Le nucléaire en campagne

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« La France, par la stratégie dont elle se dote, fait le choix du progrès, de la confiance en la science, en la technologie et en la raison. La France fait le choix du climat […]. » Voici ce qu’a affirmé Emmanuel Macron, alors président presque candidat, lors d’un discours aux allures de meeting prononcé à Belfort le 10 février 2022. Dix ans auparavant, il aurait probablement paru incongrue que le président de la république relance le nucléaire pour faire « le choix du climat » : Tchernobyl et Fukushima étaient passés par là, et l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure était un dossier explosif. En Allemagne, l’heure était à la dénucléarisation, sous l’influence des verts.
Ce retournement copernicien dans l’approche de la technologie nucléaire civil ne sort pas de nul part. Bien sûr, il repose sur une réalité, puisque la fission nucléaire, de facto, ne rejette pas de carbone. Mais il est également le fruit d’un investissement massif des lobbies du nucléaire dans la mise en place de ce nouveau narratif. Les grandes entreprises du nucléaire tels qu’Orano ou EDF, regroupées au sein du GIFEN ou de la SFEN, et rejoints par des groupements tels que « Les Voix du Nucléaire » ou PNC-France, investissent en effet depuis des années beaucoup de ressource dans la publication de rapports, d’études, de sondages et autres pour imposer l’idée d’un nucléaire vert dans le débat public.
Et cela marche. Durant la campagne présidentielle 2022, le nucléaire est un véritable sujet de clivage. Le candidat communiste Fabien Roussel en fait même un de ses principaux marqueurs de différenciation avec Jean-Luc Mélenchon. Le climat serait la deuxième préoccupation des Français, et les candidats comptent bien se saisir de leurs rapports au nucléaire pour développer leurs visions de l’avenir. Dans ce contexte, l’argument technicien du nucléaire écologique est évidemment particulièrement sollicité. Ainsi, comment les lobbies du nucléaire se servent-il de la campagne électorale pour diffuser le narratif d’un nucléaire au service du climat ?
Au vu du dossier qu’accompagne cette note, il semble que, si l’expertise, qui est une stratégie couramment utilisée par les groupes d’intérêts économiques, est particulièrement mobilisée durant la campagne présidentielle (I), les cibles vers lesquelles se porte cette stratégie peuvent sembler étonnantes, et interrogent les modalités de la décision techno-politique (II).

L’expertise, mode d’action traditionnel des lobbies

La France, nation jacobine et rousseauiste, a longtemps eu du mal à accepter l’action des groupes d’intérêts comme étant légitime, de crainte que ces derniers ne capturent la loi au profit de leurs intérêts privés. À l’inverse, les pays anglo-saxons, dont la tradition démocratique est plus ouverte, acceptent beaucoup mieux ces représentants d’intérêts comme faisant partie intégrante du processus démocratique. En ce sens, l’expertise que peuvent apporter ces groupes permet de pallier les lacunes techniques des décideurs. Il n’en demeure pas moins que, comme l’affirme S. Saurugger, « loin d’être « neutre », l’expertise est profondément politique ». Le nucléaire ne déroge pas à la règle.

C’est ainsi que les lobbies nucléaires, durant la campagne pour les élections présidentielles de 2022, mobilisent principalement un argument technique, celui du nucléaire au service du climat, dans leurs stratégies. De manière générale, ils se présentent comme les défenseurs de la science et de la raison face à des hommes et femmes politiques jugés « idéologues » ou « inconséquents ». Ainsi, l’association “Les Voix du Nucléaire” s’est par exemple permis de faire du fact-checking, affirmant ainsi que Jean-Luc Mélenchon n’était autre qu’un menteur. PNC-France, une autre association, a demandée aux candidats de répondre à un questionnaire, en affirmant à la vue des réponses, à l’instar d’un bon point accordé à un élève méritant, que la « gestion idéologique du thème Energie est majoritairement rejetée ».

Cet argument, de manière concrète, est appuyé principalement par un recours important à la littérature scientifique et surtout à la littérature grise, ainsi que par la mise en avant de la figure de l’expert. L’exemple le plus frappant de ce recours à la littérature grise est l’appropriation par les lobbies du nucléaire du rapport publié par RTE (gestionnaire du réseau de transport de l’électricité) en octobre 2021. Ce dernier étudie, en fonction du choix du mix énergétique qui est fait aujourd’hui, différents scénarios. Les lobbies ont agi dès l’élaboration du rapport, en participant activement à la consultation qui a précédé la publication du rapport, notamment PNC-France. Dans un second temps, une fois le rapport sorti, tous les lobbies, sans exception, s’en s’ont saisis, pour affirmer que le scénario le plus nucléarisé était le moins chère et le plus décarboné, sans s’intéresser à la principale conclusion du rapport, qui était la nécessité de baisser notre consommation d’énergie. Par la suite, la plupart des candidats pronucléaire se serviront de ce rapport et de ces arguments pour appuyer leurs programmes.

La figure de l’expert, elle, est mobilisée de façon plus discrète mais bien réelle. Fabien Roussel, par exemple, n’a pas hésité à affirmer qu’il a « pris cette position pragmatique [celle d’être pronucléaire] après de nombreuses discussions avec des chercheurs et des experts ». La figure de Jean-Marc Jancovici est à ce titre particulièrement intéressante. Ingénieur, il mène une campagne médiatique intense en faveur du nucléaire, sans pourtant être impliqué, publiquement, dans un lobby. Cependant, le « Shift Project », think-tank dont il est un des fondateurs, agit tout comme, en approchant responsables gouvernementaux et parlementaires pour les conseiller. Ce dernier serait même financé en partie par EDF. Pourtant, lors des élections, le Shift Project a considéré que les programmes de Mélenchon et Jadot étaient les deux meilleurs pour l’environnement, programmes pourtant anti-nucléaires. Enfin, si Jancovici n’est rattaché à aucun lobby, ses arguments sont souvent repris, à la fois par les hommes politiques dont il est proche, mais également, justement, par les lobbies. Cet exemple illustre bien les frontières floues et parfois poreuses entre militantisme et lobbying, entre think-tank et groupe d’intérêt, dans cette campagne et en général. Il n’en demeure pas moins que J.M Jancovici était incontestablement l’incarnation de cette figure de l’expert durant la campagne.

Ainsi, les lobbies du nucléaire mettent tout particulièrement l’accent sur le caractère rationnel et scientifique de leur argument. En utilisant à leur compte rapports et experts, et n’hésitant pas à évaluer directement les candidats, ils font de la campagne présidentielle un moment privilégié pour la diffusion de leurs idées.

L’opinion publique, une cible innovante

Cette stratégie de campagne se décline également dans le choix des cibles des actions des lobbyistes. Si, de manière traditionnelle, les lobbies du nucléaire pratiquent un lobbying interne, c’est-à-dire directement auprès des décideurs, ils ont, pendant la campagne, développé un lobbying externe particulièrement important. En effet, durant une élection, convaincre l’opinion publique, c’est forcer les candidats à adapter leurs positions. Pour cibler le plus grand nombre, les lobbies n’ont pas hésité à sortir de leurs habitudes.

En effet, la participation de l’association « Les Voix du Nucléaire » à la marche Look up (du nom du film quasi-éponyme) et à la marche pour le futur, durant le mois de mars 2022, est particulièrement intéressante. Les lobbies intègrent pleinement les codes du militantisme écologique, paradoxalement habituellement plutôt hostile au nucléaire, fusionnant presque avec ces derniers. Ces pratiques peuvent être associées à celles décrites dans l’article de M. Attarça, et H. Chomienne, d’usage par des groupes d’intérêts économiques des codes de la contestation populaire, en formant des coalitions de causes. Ce grassroot lobbying semble ici particulièrement efficace. Il donne l’impression que les militants historiques de la lutte contre le réchauffement climatique s’approprient le nucléaire, tandis qu’en réalité, la principale instigatrice de la marche n’est autre qu’une ancienne cadre d’Areva.

L’usage du lobbying externe, pour un sujet aussi technique que le nucléaire, peut paraître étonnant. À en croire S. Saurugger, et au vu des travaux de C. Radaelli, le nucléaire semble être un sujet technocratique par excellence, à haut niveau d’indécision et faible niveau d’implication du public. Cela a été vrai dans les premières décennies du programme, où une nucléocratie issue des grands corps d’Etat régnait en maître. Or, cela n’est plus vrai aujourd’hui. La discussion publique sur le nucléaire existe, et, s’il demeure un domaine de haute technicité, de nombreux groupes d’intérêts anti-nucléaires se sont formés scientifiquement sur le sujet, et usent également de l’expertise. La gestion du nucléaire civil serait ainsi passée d’un modèle de décision élitiste à un modèle presque pluraliste, même si cela reste à relativiser fortement selon Sezin Topçu. Ainsi, même en dehors des élections présidentielles (qui renforcent cette tendance), il semble que le lobbying externe soit une stratégie à maintenir pour la filière. Bien sûr, le lobbying interne demeure incontournable, mais, dans une prise de décision techno-scientifique de plus en plus ouverte au débat, avoir l’opinion publique de son côté (si tenté qu’elle existe), c’est la garantie que la pression sur les décideurs sera maximale.

Pour conclure, la campagne présidentielle a été un moment intense pour la stratégie de lobbying de la filière nucléaire, qui y a vu une occasion de faire entendre leurs arguments et de convaincre les citoyens. En développant un argument technicien, elle s’est placée du côté de l’expertise, face à des opposants qualifiés au mieux d’idéologues et au pire d’idiots. C’est ainsi que les rapports, les évaluations et autres sondages, sans oublier la figure de l’expert, ont été particulièrement mobilisés durant la campagne, faisant du nucléaire un clivage et forçant les candidats à se positionner vis-à-vis de la question. Cette stratégie, traditionnellement utilisée par les industries techniques pour inciter les décideurs à prendre les bonnes décisions, est, dans ce cadre électoral, dirigée vers l’opinion publique, n’hésitant pas à innover en intégrant le grassroot lobbying pour convaincre les masses. Dans le contexte d’un débat sur le nucléaire qui semble se rouvrir après le traumatisme de Fukushima, pratiquer ce lobbying externe semble être la bonne stratégie pour la filière, d’autant plus que le débat est investi par de nombreuses associations anti-nucléaires, possédant elles aussi des qualifications techniques importantes. Enfin, en rappelant à la France les bienfaits de sa moindre dépendance au gaz Russe, la guerre en Ukraine a également été une aubaine pour la filière, si bien que les frémissements d’un regain d’intérêt pour le nucléaire se font sentir dans toute l’Europe. Peut être que lors des élections présidentielles de 2027, les lobbies du nucléaire seront plus en force que jamais.

Antoine BAIGUE

Articles de presse :

❖ Le premier article de presse, titré « Comment le lobby du nucléaire tente de gagner la bataille des idées », a été publié dans l’OBS le 18 novembre 2021. Ecrit par Morgane Bertrand et Sébastien Billiard, il présente la manière dont les lobbies agissent pour tenter d’imposer leurs idées dans le débat public
❖ Le second article, « Le nucléaire, un sujet clivant pour la présidentielle 2022 » a été écrit par Eric Wattez et publié dans Capital le 7 avril 2022. Il présente de manière synthétique les enjeux du clivage pro-anti nucléaire dans la campagne présidentielle de 2022
❖ Enfin, le dernier article, titré « Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne » est un portrait de Jean-Marc Jancovici, acteur majeur du débat sur le nucléaire, publié dans Le Monde le 18 mars 2022 et écrit par Nabil Wakim.

Articles scientifiques :

❖ Le premier, écrit par Sabine Saurugger et publié en 2002 dans la revue française de science politique, a pour titre « L’expertise : un mode de participation des groupes d’intérêts au processus décisionnel communautaire ». Il traite de la manière dont les groupes d’intérêts se saisissent de l’expertise comme mode de participation au processus décisionnel communautaire. Si l’article traite de la question dans un cadre européen, il demeure pertinent pour comprendre l’action des lobbies au niveau national.

❖ Le deuxième article, « Technosciences, pouvoirs et résistances : une approche par la gouvernementalité » est écrit par Sezin Topçu et publié en 2013 dans la Revue d’histoire moderne & contemporaine. Il vise à appréhender la construction de la décision politique dans les domaines techniques, à l’aide de la notion de gouvernementalité développée par Foucault, et d’une approche par les instruments. Si cet article ne concerne pas directement les groupes d’intérêts, il permet de comprendre les modalités de la décision dans les domaines techno-scientifiques, et offre un focus sur l’histoire de la fabrique du nucléaire en France particulièrement instructif.

❖ Enfin, le dernier article, « Les politiques publiques sous l’influence des entreprises. Un regard « gestionnaire » », est écrit par Mourad Attarca et Hervé Chomienne, et publié en 2014 dans la revue française de gestion. Les auteurs s’intéressent, en utilisant un regard issu des sciences de gestion, à la façon dont les entreprises développent des stratégies de lobbying complexe ; se transformant en entrepreneur politique et multipliant les pratiques de lobbying externe.

Bibliographie :

❖ Attarça Mourad, Chomienne Hervé, « Les politiques publiques sous l’influence des entreprises. Un regard « gestionnaire », Revue française de gestion, 2014/8 (N° 245), p. 101-130.
❖ Saurugger Sabine, « L’expertise : un mode de participation des groupes d’intérêt au processus décisionnel communautaire », Revue française de science politique, 2002/4 (Vol. 52), p. 375-401.
❖ Topçu Sezin, « Technosciences, pouvoirs et résistances : une approche par la gouvernementalité », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2013/4-5 (n° 60-4/4 bis), p. 76-96.

Monographies:
❖ ROBERT A. DAHL. « Who Governs?: Democracy and Power in an American City”. Pp. xii, 355. New Haven, Conn.: Yale University Press, 1961
❖ Emiliano Grossman et Sabine Saurugger, « Les groupes d’intérêt. Action collective et stratégies de représentation », Armand Colin, coll, « U Sociologie », Paris, 2006
❖ C. Wright Mills, « The Power Elite », New York, Oxford University Press, 1956.
❖ Claudio Radaelli, “Technocracy in the European Union”, Londres, Longman, 1999, P.48