Le nucléaire en campagne

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« La France, par la stratégie dont elle se dote, fait le choix du progrès, de la confiance en la science, en la technologie et en la raison. La France fait le choix du climat […]. » Voici ce qu’a affirmé Emmanuel Macron, alors président presque candidat, lors d’un discours aux allures de meeting prononcé à Belfort le 10 février 2022. Dix ans auparavant, il aurait probablement paru incongrue que le président de la république relance le nucléaire pour faire « le choix du climat » : Tchernobyl et Fukushima étaient passés par là, et l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure était un dossier explosif. En Allemagne, l’heure était à la dénucléarisation, sous l’influence des verts.
Ce retournement copernicien dans l’approche de la technologie nucléaire civil ne sort pas de nul part. Bien sûr, il repose sur une réalité, puisque la fission nucléaire, de facto, ne rejette pas de carbone. Mais il est également le fruit d’un investissement massif des lobbies du nucléaire dans la mise en place de ce nouveau narratif. Les grandes entreprises du nucléaire tels qu’Orano ou EDF, regroupées au sein du GIFEN ou de la SFEN, et rejoints par des groupements tels que « Les Voix du Nucléaire » ou PNC-France, investissent en effet depuis des années beaucoup de ressource dans la publication de rapports, d’études, de sondages et autres pour imposer l’idée d’un nucléaire vert dans le débat public.
Et cela marche. Durant la campagne présidentielle 2022, le nucléaire est un véritable sujet de clivage. Le candidat communiste Fabien Roussel en fait même un de ses principaux marqueurs de différenciation avec Jean-Luc Mélenchon. Le climat serait la deuxième préoccupation des Français, et les candidats comptent bien se saisir de leurs rapports au nucléaire pour développer leurs visions de l’avenir. Dans ce contexte, l’argument technicien du nucléaire écologique est évidemment particulièrement sollicité. Ainsi, comment les lobbies du nucléaire se servent-il de la campagne électorale pour diffuser le narratif d’un nucléaire au service du climat ?
Au vu du dossier qu’accompagne cette note, il semble que, si l’expertise, qui est une stratégie couramment utilisée par les groupes d’intérêts économiques, est particulièrement mobilisée durant la campagne présidentielle (I), les cibles vers lesquelles se porte cette stratégie peuvent sembler étonnantes, et interrogent les modalités de la décision techno-politique (II).

L’expertise, mode d’action traditionnel des lobbies

La France, nation jacobine et rousseauiste, a longtemps eu du mal à accepter l’action des groupes d’intérêts comme étant légitime, de crainte que ces derniers ne capturent la loi au profit de leurs intérêts privés. À l’inverse, les pays anglo-saxons, dont la tradition démocratique est plus ouverte, acceptent beaucoup mieux ces représentants d’intérêts comme faisant partie intégrante du processus démocratique. En ce sens, l’expertise que peuvent apporter ces groupes permet de pallier les lacunes techniques des décideurs. Il n’en demeure pas moins que, comme l’affirme S. Saurugger, « loin d’être « neutre », l’expertise est profondément politique ». Le nucléaire ne déroge pas à la règle.

C’est ainsi que les lobbies nucléaires, durant la campagne pour les élections présidentielles de 2022, mobilisent principalement un argument technique, celui du nucléaire au service du climat, dans leurs stratégies. De manière générale, ils se présentent comme les défenseurs de la science et de la raison face à des hommes et femmes politiques jugés « idéologues » ou « inconséquents ». Ainsi, l’association “Les Voix du Nucléaire” s’est par exemple permis de faire du fact-checking, affirmant ainsi que Jean-Luc Mélenchon n’était autre qu’un menteur. PNC-France, une autre association, a demandée aux candidats de répondre à un questionnaire, en affirmant à la vue des réponses, à l’instar d’un bon point accordé à un élève méritant, que la « gestion idéologique du thème Energie est majoritairement rejetée ».

Cet argument, de manière concrète, est appuyé principalement par un recours important à la littérature scientifique et surtout à la littérature grise, ainsi que par la mise en avant de la figure de l’expert. L’exemple le plus frappant de ce recours à la littérature grise est l’appropriation par les lobbies du nucléaire du rapport publié par RTE (gestionnaire du réseau de transport de l’électricité) en octobre 2021. Ce dernier étudie, en fonction du choix du mix énergétique qui est fait aujourd’hui, différents scénarios. Les lobbies ont agi dès l’élaboration du rapport, en participant activement à la consultation qui a précédé la publication du rapport, notamment PNC-France. Dans un second temps, une fois le rapport sorti, tous les lobbies, sans exception, s’en s’ont saisis, pour affirmer que le scénario le plus nucléarisé était le moins chère et le plus décarboné, sans s’intéresser à la principale conclusion du rapport, qui était la nécessité de baisser notre consommation d’énergie. Par la suite, la plupart des candidats pronucléaire se serviront de ce rapport et de ces arguments pour appuyer leurs programmes.

La figure de l’expert, elle, est mobilisée de façon plus discrète mais bien réelle. Fabien Roussel, par exemple, n’a pas hésité à affirmer qu’il a « pris cette position pragmatique [celle d’être pronucléaire] après de nombreuses discussions avec des chercheurs et des experts ». La figure de Jean-Marc Jancovici est à ce titre particulièrement intéressante. Ingénieur, il mène une campagne médiatique intense en faveur du nucléaire, sans pourtant être impliqué, publiquement, dans un lobby. Cependant, le « Shift Project », think-tank dont il est un des fondateurs, agit tout comme, en approchant responsables gouvernementaux et parlementaires pour les conseiller. Ce dernier serait même financé en partie par EDF. Pourtant, lors des élections, le Shift Project a considéré que les programmes de Mélenchon et Jadot étaient les deux meilleurs pour l’environnement, programmes pourtant anti-nucléaires. Enfin, si Jancovici n’est rattaché à aucun lobby, ses arguments sont souvent repris, à la fois par les hommes politiques dont il est proche, mais également, justement, par les lobbies. Cet exemple illustre bien les frontières floues et parfois poreuses entre militantisme et lobbying, entre think-tank et groupe d’intérêt, dans cette campagne et en général. Il n’en demeure pas moins que J.M Jancovici était incontestablement l’incarnation de cette figure de l’expert durant la campagne.

Ainsi, les lobbies du nucléaire mettent tout particulièrement l’accent sur le caractère rationnel et scientifique de leur argument. En utilisant à leur compte rapports et experts, et n’hésitant pas à évaluer directement les candidats, ils font de la campagne présidentielle un moment privilégié pour la diffusion de leurs idées.

L’opinion publique, une cible innovante

Cette stratégie de campagne se décline également dans le choix des cibles des actions des lobbyistes. Si, de manière traditionnelle, les lobbies du nucléaire pratiquent un lobbying interne, c’est-à-dire directement auprès des décideurs, ils ont, pendant la campagne, développé un lobbying externe particulièrement important. En effet, durant une élection, convaincre l’opinion publique, c’est forcer les candidats à adapter leurs positions. Pour cibler le plus grand nombre, les lobbies n’ont pas hésité à sortir de leurs habitudes.

En effet, la participation de l’association « Les Voix du Nucléaire » à la marche Look up (du nom du film quasi-éponyme) et à la marche pour le futur, durant le mois de mars 2022, est particulièrement intéressante. Les lobbies intègrent pleinement les codes du militantisme écologique, paradoxalement habituellement plutôt hostile au nucléaire, fusionnant presque avec ces derniers. Ces pratiques peuvent être associées à celles décrites dans l’article de M. Attarça, et H. Chomienne, d’usage par des groupes d’intérêts économiques des codes de la contestation populaire, en formant des coalitions de causes. Ce grassroot lobbying semble ici particulièrement efficace. Il donne l’impression que les militants historiques de la lutte contre le réchauffement climatique s’approprient le nucléaire, tandis qu’en réalité, la principale instigatrice de la marche n’est autre qu’une ancienne cadre d’Areva.

L’usage du lobbying externe, pour un sujet aussi technique que le nucléaire, peut paraître étonnant. À en croire S. Saurugger, et au vu des travaux de C. Radaelli, le nucléaire semble être un sujet technocratique par excellence, à haut niveau d’indécision et faible niveau d’implication du public. Cela a été vrai dans les premières décennies du programme, où une nucléocratie issue des grands corps d’Etat régnait en maître. Or, cela n’est plus vrai aujourd’hui. La discussion publique sur le nucléaire existe, et, s’il demeure un domaine de haute technicité, de nombreux groupes d’intérêts anti-nucléaires se sont formés scientifiquement sur le sujet, et usent également de l’expertise. La gestion du nucléaire civil serait ainsi passée d’un modèle de décision élitiste à un modèle presque pluraliste, même si cela reste à relativiser fortement selon Sezin Topçu. Ainsi, même en dehors des élections présidentielles (qui renforcent cette tendance), il semble que le lobbying externe soit une stratégie à maintenir pour la filière. Bien sûr, le lobbying interne demeure incontournable, mais, dans une prise de décision techno-scientifique de plus en plus ouverte au débat, avoir l’opinion publique de son côté (si tenté qu’elle existe), c’est la garantie que la pression sur les décideurs sera maximale.

Pour conclure, la campagne présidentielle a été un moment intense pour la stratégie de lobbying de la filière nucléaire, qui y a vu une occasion de faire entendre leurs arguments et de convaincre les citoyens. En développant un argument technicien, elle s’est placée du côté de l’expertise, face à des opposants qualifiés au mieux d’idéologues et au pire d’idiots. C’est ainsi que les rapports, les évaluations et autres sondages, sans oublier la figure de l’expert, ont été particulièrement mobilisés durant la campagne, faisant du nucléaire un clivage et forçant les candidats à se positionner vis-à-vis de la question. Cette stratégie, traditionnellement utilisée par les industries techniques pour inciter les décideurs à prendre les bonnes décisions, est, dans ce cadre électoral, dirigée vers l’opinion publique, n’hésitant pas à innover en intégrant le grassroot lobbying pour convaincre les masses. Dans le contexte d’un débat sur le nucléaire qui semble se rouvrir après le traumatisme de Fukushima, pratiquer ce lobbying externe semble être la bonne stratégie pour la filière, d’autant plus que le débat est investi par de nombreuses associations anti-nucléaires, possédant elles aussi des qualifications techniques importantes. Enfin, en rappelant à la France les bienfaits de sa moindre dépendance au gaz Russe, la guerre en Ukraine a également été une aubaine pour la filière, si bien que les frémissements d’un regain d’intérêt pour le nucléaire se font sentir dans toute l’Europe. Peut être que lors des élections présidentielles de 2027, les lobbies du nucléaire seront plus en force que jamais.

Antoine BAIGUE

Articles de presse :

❖ Le premier article de presse, titré « Comment le lobby du nucléaire tente de gagner la bataille des idées », a été publié dans l’OBS le 18 novembre 2021. Ecrit par Morgane Bertrand et Sébastien Billiard, il présente la manière dont les lobbies agissent pour tenter d’imposer leurs idées dans le débat public
❖ Le second article, « Le nucléaire, un sujet clivant pour la présidentielle 2022 » a été écrit par Eric Wattez et publié dans Capital le 7 avril 2022. Il présente de manière synthétique les enjeux du clivage pro-anti nucléaire dans la campagne présidentielle de 2022
❖ Enfin, le dernier article, titré « Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne » est un portrait de Jean-Marc Jancovici, acteur majeur du débat sur le nucléaire, publié dans Le Monde le 18 mars 2022 et écrit par Nabil Wakim.

Articles scientifiques :

❖ Le premier, écrit par Sabine Saurugger et publié en 2002 dans la revue française de science politique, a pour titre « L’expertise : un mode de participation des groupes d’intérêts au processus décisionnel communautaire ». Il traite de la manière dont les groupes d’intérêts se saisissent de l’expertise comme mode de participation au processus décisionnel communautaire. Si l’article traite de la question dans un cadre européen, il demeure pertinent pour comprendre l’action des lobbies au niveau national.

❖ Le deuxième article, « Technosciences, pouvoirs et résistances : une approche par la gouvernementalité » est écrit par Sezin Topçu et publié en 2013 dans la Revue d’histoire moderne & contemporaine. Il vise à appréhender la construction de la décision politique dans les domaines techniques, à l’aide de la notion de gouvernementalité développée par Foucault, et d’une approche par les instruments. Si cet article ne concerne pas directement les groupes d’intérêts, il permet de comprendre les modalités de la décision dans les domaines techno-scientifiques, et offre un focus sur l’histoire de la fabrique du nucléaire en France particulièrement instructif.

❖ Enfin, le dernier article, « Les politiques publiques sous l’influence des entreprises. Un regard « gestionnaire » », est écrit par Mourad Attarca et Hervé Chomienne, et publié en 2014 dans la revue française de gestion. Les auteurs s’intéressent, en utilisant un regard issu des sciences de gestion, à la façon dont les entreprises développent des stratégies de lobbying complexe ; se transformant en entrepreneur politique et multipliant les pratiques de lobbying externe.

Bibliographie :

❖ Attarça Mourad, Chomienne Hervé, « Les politiques publiques sous l’influence des entreprises. Un regard « gestionnaire », Revue française de gestion, 2014/8 (N° 245), p. 101-130.
❖ Saurugger Sabine, « L’expertise : un mode de participation des groupes d’intérêt au processus décisionnel communautaire », Revue française de science politique, 2002/4 (Vol. 52), p. 375-401.
❖ Topçu Sezin, « Technosciences, pouvoirs et résistances : une approche par la gouvernementalité », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2013/4-5 (n° 60-4/4 bis), p. 76-96.

Monographies:
❖ ROBERT A. DAHL. « Who Governs?: Democracy and Power in an American City”. Pp. xii, 355. New Haven, Conn.: Yale University Press, 1961
❖ Emiliano Grossman et Sabine Saurugger, « Les groupes d’intérêt. Action collective et stratégies de représentation », Armand Colin, coll, « U Sociologie », Paris, 2006
❖ C. Wright Mills, « The Power Elite », New York, Oxford University Press, 1956.
❖ Claudio Radaelli, “Technocracy in the European Union”, Londres, Longman, 1999, P.48

Lobbying et répertoire d’actions en temps de campagne présidentielle

Dans le travail d’influence effectué par les lobbys, la recherche du “bon interlocuteur” est cruciale. Elle n’est en revanche pas le seul déterminant d’une action de lobbying efficace et suffisamment percutante. Faut-il encore cibler ce “bon interlocuteur” à bon escient. Le moment de la campagne présidentielle est ainsi un bel exemple des moments clés d’une campagne de lobbying. C’est un “temps fort” de la vie politique que les lobbys investissent plus ou moins intensément par les répertoires d’actions qu’ils mobilisent, c’est-à-dire un ensemble d’actions plus ou moins ciblées leur permettant de faire valoir leurs intérêts et revendications et les porter dans le débat politique. 

Une « fenêtre d’opportunité » pour faire valoir des intérêts particuliers ?

La campagne présidentielle est communément présentée -et l’ensemble des articles recueillis tendent à le confirmer- comme un moment « d’effervescence » dans le travail des groupes d’intérêts, qui tendent à se mobiliser tout particulièrement en temps de campagne électorale pour faire valoir leurs intérêts. Toutefois cette apparente effervescence varie, en vérité, d’un groupe d’intérêt à l’autre, selon notamment la nature des groupes d’intérêts considérés et les causes et/ou intérêts portés et défendus par ces mêmes groupes. Ainsi, G. Courty et J. Gervais analysent de manière typologique le degré d’investissement de la campagne par les différents groupes d’intérêts en fonction de la forme qu’ils prennent. Les associations semblent en ce sens se mobiliser davantage lors des campagnes présidentielles, cela dépendant encore des causes et des revendications qu’elles portent.  

Plus encore, les deux auteurs montrent comment la campagne présidentielle est pour certains groupes moins un moment privilégié pour porter dans le débat politique la défense de leurs intérêts qu’un moment important pour investir le champ politique et ainsi se légitimer auprès des acteurs politiques. Autrement dit, dans un tel cadre, la campagne présidentielle est avant tout pour certains groupes, en particulier ceux les plus éloignés du champ politique, le moyen d’entreprendre un processus de légitimation. Ce moment politique est donc clé en ce qu’il s’inscrit dans une action de lobbying envisagée sur le long terme, qui passe par la nécessaire coopération avec les acteurs politiques. De la même façon, L. Morabito tend à démontrer dans son analyse qu’au-delà de la pression exercée sur les candidats à l’élection présidentielle, les associations féministes, LGBT et de lutte contre le sida contribuent in fine, par le « corpus d’interpellations » qu’elles mobilisent, à polariser le champ politique et cela parce qu’elles cherchent davantage à saisir la campagne présidentielle comme un moyen d’inscrire leurs revendications dans un processus de politisation. Les interpellations qu’elles réalisent non seulement ont pour objectif de publiciser leurs revendications et d’inviter les candidats à se positionner dessus, mais en plus, elles participent à la production des enjeux électoraux (C.Courty, J.Gervais, 2016) en ce que les causes qu’elles défendent deviennent de véritables enjeux politiques, qui dépassent alors le temps ponctuel de la campagne présidentielle. 

De la diversité des actions réalisées par les lobbys en temps de campagne ?

Selon les objectifs visés, les formes d’actions entreprises ne seront pas les mêmes. Les trois articles de presse mobilisés, renvoyant chacun à une élection présidentielle différente, balaient ainsi différents modes d’actions mobilisés par les “lobbys en campagne”.  

Des actions pour interpeller les candidats 

Il est ainsi intéressant de voir la diversité des actions réalisées par les lobbys. Toutefois, cet apparent panel d’actions variées, qui rend aussi compte de l’hétérogénéité de ces lobbys et de leurs modes différenciés d’investissement du champ politique (G. COURTY, J. GERVAIS) répondent malgré tout à des formes d’interpellations relativement communes, l’objectif étant d’atteindre le plus directement possible les candidats par la production de contacts et d’interactions avec eux et leurs entourages. 

Ainsi, Carole Ferry semble démontrer que la finalité des lobbys est bien de parvenir à être reçus par les candidats. Elle prend l’exemple « réussi » de l’association des « Paralysés de France » qui a fait appel à une agence de communication afin de réaliser une action originale auprès des candidats, consistant à se rendre au domicile des candidats, en smart avec des fauteuils roulants sur le toit de chaque voiture, ce qui leur a ainsi permis selon elle de rencontrer directement les candidats. Finalement, on voit là un bel exemple d’une succession d’actions réalisées-le recours à un cabinet de conseil, la provocation, la rencontre des candidats-qui peuvent constituer un répertoire d’actions, dont l’objectif semble bien d’interpeller les différents candidats et cela à différents degrés. 

De la même façon, il ressort de l’élection de 2007, qui marque les débuts du recours massif à internet et aux nouvelles technologies comme support de campagne, que l’apparente diversité des façons d’investir la campagne traduit une dynamique commune, celle d’influencer les programmes des candidats. Dans l’article de La Dépêche il est notamment analysé la capacité des lobbys à effectivement influencer les programmes des candidats. L’auteur évoque ainsi l’« effet Hulot » pour traduire la façon avec laquelle certains lobbys se sont inspirés du « pacte écologique » de Nicolas Hulot, qui a eu pour effet d’introduire le thème de l’environnement dans la campagne présidentielle de 2007. Cet article est alors doublement intéressant. D’une part, il y est mis en évidence une forme de mimétisme dans les pratiques de lobbying avec la réappropriation par certains groupes de certains modes d’action, à l’image de ce fameux « pacte écologique », qui a été décliné sous différentes formes, autour d’autres thématiques. D’autre part, l’auteur met en avant la structuration croissante des groupes d’intérêts, qui s’appuient justement sur des actions d’autant plus ciblées et minutieusement choisies qu’ils cherchent à influencer le débat politique, et plus encore orienter la décision politique. 

La détention d’une expertise comme moyen d’action pertinent 

Aussi, dans certains cas, l’action du lobbyiste peut dépasser la simple recherche d’interpellation du candidat. L’investissement du lobbyiste en campagne électorale ne se limite pas alors à la recherche d’une interaction entre un candidat acteur et un lobbyiste défendant les intérêts de son secteur. L’exemple de la nomination d’Audrey Bourolleau, lobbyiste en chef de la filière viticole française comme responsable du groupe de campagne consacré aux questions d’agriculture et d’alimentation du candidat Emmanuel Macron, montre une faible séparation entre le politique et le lobbying dans ses modalités d’actions. En intégrant directement le cercle restreint qu’est l’équipe de campagne du candidat, cette lobbyiste réalise une action de lobbying en interne, ce qui lui permet d’autant plus de peser sur et d’orienter le discours et les positions du candidat, en disposant d’un champ d’influence remarquablement direct et libre. Les propositions apparaissant dans le programme du candidat peuvent en effet être contrôlées par la lobbyiste. Enfin, autre point non négligeable, la lobbyiste peut dans un tel cadre se voir promettre un potentiel poste dans l’exécutif lors de la prochaine mandature pour appliquer la politique défendue lors de la campagne présidentielle. Audrey Bourolleau avait d’ailleurs été déjà désignée conseillère agriculture, pêche, forêt et développement rural à l’Élysée après la victoire d’Emmanuel Macron en 2017. 

D’autres groupes d’intérêts vont jouer également de leur expertise pour influencer la campagne présidentielle, mais de façons différentes. Aussi, au-delà de l’influence que peuvent exercer les lobbies sur les candidats, certains groupes d’intérêts cherchent également et avant tout à agir directement auprès des électeurs, à l’instar de l’association Shift Project. Cette dernière a en effet procédé à la publication de rapports publics concernant les propositions des candidats qu’elle a notées selon ses attentes. Plus encore, cette démarche consiste surtout à sensibiliser l’électeur et l’éclairer sur les propositions des candidats, chacune de ces propositions étant comparée aux objectifs et propositions portés par l’association, qui se pose ainsi en experte en matière d’écologie en produisant ce rapport et notant chaque proposition des candidats selon le degré de satisfaction évalué. Ces rapports ludiques sont ensuite relayés dans les médias dans un double intérêt, profiter de ce moment clé l’agenda politique qu’est la campagne présidentielle pour publiciser des revendications, mais aussi permettre ou non à des candidats de récupérer des électeurs grâce à un avis d’experts adressé aux citoyens. Mais en fait, dans un tel cas, l’enjeu reste bien de peser sur les programmes électoraux, en évaluant, par l’intermédiaire des électeurs et la mise en avant d’une certaine expertise, la pertinence et la légitimé des propositions des candidats. 

En somme, ce qui émerge de l’ensemble des articles, c’est bien qu’en dépit des natures différentes des groupes d’intérêts et des causes différentes qu’ils soutiennent, ainsi que de leurs objectifs réels, les moyens mobilisés varient certes, mais semblent appartenir à un même répertoire d’action, qui pourrait être caractéristique du lobbying en temps de campagne présidentielle et qui s’apparenterait au modèle théorique pluraliste de Franck Wilson. Chaque groupe emprunte à ce même répertoire d’actions de façon différenciée, pour s’en approprier, et se structure ainsi autour des actions menées au regard des objectifs visés, bien que la dynamique soit globalement la même : influencer plus ou moins indirectement et plus ou moins intensément le débat politique. 

L’exemple des chasseurs : un répertoire d’action reposant sur la volonté de protéger la pratique traditionnelle de la chasse.

Le lobby des chasseurs est particulièrement exemplaire de l’importance de la structuration autour d’actions ciblées pour peser dans le débat politique, et plus exactement le débat présidentiel. La Fédération nationale des chasseurs (FNC) est en effet largement engagée dans l’actuelle élection présidentielle, notamment parce que la pratique de la chasse est de plus en plus remise en question face à la place grandissante que prennent les questions relatives à la défense de l’environnement et de la cause animale dans le débat politique. Les différents candidats ont été amenés à se prononcer sur la question de la chasse, au regard notamment de différents faits d’accidents de chasse survenus ces derniers mois, qui accentuent la critique formulée à l’encontre des chasseurs. L’enjeu pour le lobby des chasseurs est donc, dans le cadre de cette campagne, particulièrement explicite : il s’agit pour eux d’installer un rapport de force pour protéger leur pratique, alors qu’elle est décriée, y compris par certains candidats à l’élection présidentielle. 

Ainsi, les chasseurs ont, là aussi, mis en œuvre différentes formes d’interpellations des candidats, en entreprenant d’abord un tour de France des élus. Ils sont par ailleurs exemplaires d’une nouvelle pratique des groupes d’intérêts, empruntée des médias : le grand oral. Ce grand oral prend la forme d’un entretien durant lequel chaque candidat à l’élection présidentielle va défendre, face à son auditoire, ses propositions et ses positions sur la thématique abordée, en l’occurrence la chasse. Mais elle est en fait avant tout un moyen pour le groupe d’intérêt de sonder les candidats interrogés, pour influencer les programmes et mettre à l’agenda politique les intérêts qu’il défend. Cette pratique est d’autant plus intéressante qu’elle incite de façon plus ou moins insidieuse les candidats, tous soucieux de susciter le maximum d’adhésion à leur projet respectif, à se prononcer plus ou moins en faveur des intérêts portés par de tels groupes d’intérêts, qui jouissent d’une certaine influence dans le débat public. Aussi, le président de la FNC a attendu la tenue de ce grand oral pour déclarer le candidat pour lequel il votera le 10 avril prochain., cela sans doute pour démontrer combien la FNC peut peser dans l’élection présidentielle.  

On peut alors conclure cette note à partir du cas des chasseurs. Leur exemple montre combien, selon l’enjeu que représente la campagne présidentielle pour un groupe d’intérêts, la mobilisation de tel ou tel type d’actions est décisive, car elle va contribuer à faire plus ou moins peser les revendications et sollicitations du groupe dans le débat politique. Mais il montre aussi que les actions entreprises par les lobbys empruntent à des pratiques plus ou moins formelles et classiques, comme le suggèrent G. Courty et J. Gervais, et dont se réapproprient les groupes d’intérêts en fonction des thématiques qui les caractérisent et des effets escomptés de leur investissement de la campagne présidentielle. Les chasseurs s’appuient en ce sens sur la mise en scène d’une certaine expertise pour démonter le poids qu’ils peuvent représenter dans une campagne présidentielle, et même en être des acteurs incontournables.  

Clément Nagalingam et Joëlle Monville-Letu 

Références

COURTY Guillaume (dir.) ; GERVAIS Julie (dir.). Le lobbying électoral : Groupes en campagne présidentielle (2012).Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2016 (généré le 05 avril 2022). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/septentrion/21154>. ISBN : 9782757417935. DOI : https://doi.org/10.4000/books.septentrion.21154

COURTY Guillaume, “Les lobbys en campagne: que donnent-ils ? Que reçoivent-ils ? Que demandent-ils ?”, Edition Sociologie politique des élections, Le club de Médiapart, 2012. 

Is there such a thing as a ‘Muslim vote’ in France?

 

Fatima Khemilat, Sciences Po Aix

On April 8, the well-known French television show Salut les terriens turned sour when guests discussed the very sensitive topic of the so-called “French Muslim vote”.

One panelist, journalist Sonia Mabrouk, argued that Muslims in France are constantly used by opportunists, from politicians to intellectuals, as a constituency to serve their own purposes.

The incident recalled the final televised debate of France’s 2012 presidential election, when then-candidate François Hollande sparred with incumbent President Nicolas Sarkozy over the “Muslim vote”.

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