Lobbies religieux en Amérique Latine : bonne volonté ou intérêts ?

De tout temps, l’Église Catholique a exercé un certain pouvoir sur les sphères privées et publiques des sociétés latino-américaines. Tantôt acceptée, tantôt rejetée, cette influence tend aujourd’hui à se réaffirmer par des interventions au sein du monde politique. Le passé et le présent de ces sociétés tendent vers un futur privilégiant le retour des traditions dans le fonctionnement de celles-ci : en outre, le scénario emprunté par la région et leurs décideurs pourraient amener à une situation semblable à la situation actuelle du Brésil.

LA PRÉDOMINANCE CATHOLIQUE DANS L’HISTOIRE LATINO-AMÉRICAINE

L’Empire Colonial Espagnol, qui s’est étendu jusqu’en Amérique Latine, a toujours favorisé la prépondérance de l’Église Catholique dans la vie publique de ses colonies, faisant de celle-ci une institution incontournable, légitime et respectée.

A l’époque coloniale, l’Église catholique, en tant que représente du Royaume d’Espagne dans les Amériques, a bénéficié d’un droit de patronage légitimant ainsi son intervention dans les décisions politiques des colonies. A l’époque, ses principales missions étaient la diffusion de la langue et la construction de monastères et d’hôpitaux, lui donnant un rôle social majeur.

Les périodes indépendantistes donnent naissance à des mouvements anticléricaux face auxquels l’Église Catholique répond en formant une alliance avec les élites conservatrices afin de ne pas perdre de sa puissance.

Courant 1960, de nouvelles idées considérées comme dangereuses par l’Eglise catholique émergent. Parmi celles-ci, on retrouve la théologie de la libération selon laquelle la situation que les personnes pauvres vivent n’émane pas de la volonté divine et qu’il est inutile d’y croire si le “résultat” de ces croyances n’est pas immédiat (donc remise en question totale de la légitimité religieuse et des croyances).

A la fin des années 1980, le catholicisme est toujours la religion la plus pratiquée mais la liberté de culte finit par être accordée par les législateurs de la région. Cette liberté permet, dès les années 90, l’émergence de mouvements évangéliques qui tendent eux aussi à exercer une influence de plus en plus forte sur les sociétés latino-américaines, devenant ainsi les “concurrents” de l’Église Catholique.

Pour illustrer les résultats de cette influence religieuse permanente sur la vie publique, l’étude à suivre se concentrera sur trois pays d’Amérique latine : le Honduras, le Nicaragua ainsi que le Salvador.

DES CRISES SOCIALES A L’AVANTAGE DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

La région que forme les trois pays est en proie à de nombreux problèmes socio-économiques : violence, crime, pauvreté… Chacun jouant en faveur de l’Église Catholique qui se voit souvent confié le rôle de médiateur social.

Le Honduras se compose de 9 millions d’habitants, et a un taux de pauvreté avoisinant les 70%. L’ultra-violence qui y sévit favorise l’action de l’Église, qui a pris l’initiative de se rapprocher des quartiers au sein desquels celle-ci est la plus implantée afin d’éduquer les jeunes à la non-violence. L’institutions se substitue ainsi aux pouvoirs publics.

Au Nicaragua, l’Eglise catholique a toujours été témoin et génératrice de conflits : le pays, actuellement plongé dans une crise sociopolitique, voit à nouveau l’institution s’ériger en tant que médiatrice de la situation : plus encore, cette position lui a été confiée par l’Etat qui la voit aujourd’hui comme un ennemi.

Le Salvador est considéré depuis plusieurs années comme un des pays les plus dangereux au monde avec des taux d’homicide, de violence, de pauvreté très élevés. Parallèlement à cela, des taux de grossesses précoces importants sont recensés, en faisant un problème de santé publique. Afin de lutter contre ces situations, l’Église soutient, et participe à, des programmes menés par le ministère de l’Education depuis plusieurs années, introduisant ainsi ses valeurs traditionnelles via l’école dès le plus jeune âge.

Pourcentage de la population se sentant religieuse – TelegraphTravel Carto

LA DIFFUSION DE L’IDÉOLOGIE CATHOLIQUE DANS LA SPHÈRE PUBLIQUE

L’institution se modernise : afin de toucher toutes les couches sociales et de s’assurer la diffusion de son idéologie, elle ne se contente plus des messes dominicales. A travers la région, elle intervient dans le quotidien de la population et est accessible sur différentes plateformes.

Au Honduras, “Suyapa medios” est un des groupes de médias catholique les plus influents. Lors des dernières élections, le groupe a utilisé cette plateforme pour appeler les électeurs à choisir le candidat qui “serait guidé par Dieu”.

Au Nicaragua, “Canal Catolico de Nicaragua” est le principal média catholique et possède également une chaîne youtube ainsi qu’une radio.

Au Salvador, “Semanario orientacion” est l’une des presses écrites hebdomadaires de l’institution qui communique aussi via différentes radios, telle “Radio paz” (radio paix).

L’INSTITUTION FACE AUX LOIS

Une des législations communes à l’Eglise Catholique et s’appliquant dans la région est l’exonération d’impôts qui est au cœur d’un débat brûlant dans la région. En effet, beaucoup se demandent pourquoi l’Eglise est exonérée d’impôts alors qu’elle participe activement à la vie politique.

Au Honduras, l’existence de tout groupe religieux n’est reconnue que si le Congrès adopte une loi allant dans ce sens. La seule Église officiellement reconnue est l’Eglise catholique mais ses chefs de culte ne peuvent prétendre à une carrière politique si celle-ci est motivée par des motifs religieux. Cette faille leur permet donc de faire carrière sous couvert de motifs politiques avec la volonté de diffuser leur idéologie.

Au Nicaragua, les représentants religieux n’ont pas le droit d’effectuer de mandat politique, à moins de se retirer de leur fonction religieuse un an avant ledit mandat : cette fissure légale permet donc à des représentants religieux d’obtenir des mandats politiques et de faire peser les idéaux catholiques sur les décisions prises.

Le Salvador interdit constitutionnellement aux représentants religieux d’appartenir à des partis politiques ou de se porter candidat aux élections, poussant l’Eglise Catholique à entretenir des relations personnelles avec les personnes publiques pour s’imposer dans les décisions.

CONSTITUTION ET RELIGION

Les constitutions Honduriennes et Salvadoriennes portent à confusion : la séparation de l’Eglise et de l’Etat est officielle, les deux états  se reconnaissent laïques, et pourtant, la présence de Dieu est effective dès leur préambule. Seul le Nicaragua est passé d’une constitution proclamant la présence de Dieu à une constitution neutre.

Le Préambule de la constitution du Honduras : « Nous, députés élus par la volonté souveraine du peuple hondurien, réunis dans une Assemblée nationale constituante, invoquant la protection de Dieu ».

Le préambule de la constitution du Salvador : « Nous, représentants du peuple salvadorien réunis dans l’Assemblée constituante, avons placé notre confiance en Dieu ».

Les relations ambigües entre l’Eglise Catholique et les autorités politiques se sont poursuivies de la colonisation jusqu’à aujourd’hui, et la puissance de l’Eglise se fait désormais sentir dans les domaines publics les plus progressistes.

Article rédigé par BEMANANJARA Audrey, TORRES RODRIGUES Laura et KAMAGATE Maïmouna
Références :

Constitutions

Rapport CEPAL ; Panorama social de America Latina ; 2017

Liberte-religieuse.org ; Nicaragua, Honduras, Salvador ; https://www.liberte-religieuse.org/

Katarzyna, Krzywicka/Renata, Siuda-Ambroziak. América Latina: política y religión. Anuario Latinoamericano, Ciencias Políticas, y Relaciones Internacionales. 2016, Volume 3, p.13-17

Malik Tahar Chaouch. Cristianismo y política en América Latina: el paradigma de la teología de la liberación. Desafíos [en ligne] 2007, 17 (Juillet-Décembre), 44p.