BADIE Bertrand (2014), Le Temps des Humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob

 

L’ouvrage est écrit de manière simple, parsemé d’exemples, ce qui permet aux novices et aux curieux de comprendre davantage la complexité des relations internationales. L’ouvrage s’inscrit dans la littérature des thèses post-colonialistes visant à décrire et dénoncer les actions du système westphalien envers les pays colonisés. Bertrand Badie c’est avant tout 40 ans de carrière. On retrouve une certaine continuité dans ses analyses, comme si chacun de ses livres venait compléter le précédent.

Bien que le début du livre soit accrocheur et clair, la dernière partie semble a contrario quelque peu décousue. Les exemples deviennent moins évidents pour les novices et l’auteur semble se répéter.

L’humiliation se définit comme « toute prescription autoritaire d’un statut inférieur à celui souhaité et non conforme aux normes énoncées ». Elle est vue à travers le prisme d’une pathologie : la démonstration va prendre la forme d’un rapport médical. La thèse est la suivante : Comment un système international, c’est-à-dire l’arrangement d’un ensemble de pratiques et de normes internationales repérables à un moment donné dans le temps, peut générer de l’humiliation et provoquer ainsi l’émergence de diplomaties réactives de types divers. B. Badie va d’ailleurs insister sur la systématisation de l’humiliation dans le mécanisme international.

L’auteur va d’abord théoriser la nouvelle pathologie à travers des cas historiques (partie 1) puis il va ensuite étudier les manifestations de l’humiliation (partie 2) pour enfin en dégager des conséquences qui rythment aujourd’hui l’actualité internationale (partie 3). Contrairement à une thèse médicale, aucun remède n’est apporté dans le livre et la forme de la démonstration est quelque peu étrange. En effet, l’auteur dresse dès le début du livre une liste d’exemples d’événements historiques, sans chronologie et de manière assez brève, pour ensuite terminer la première partie par une typologie des humiliations. Il a donc en quelque sorte inverser le schéma classique de la thèse.

Dans la première partie, Bertrand Badie commence par illustrer l’humiliation à travers des exemples historiques, disséminés un peu partout dans l’ouvrage et en se répétant constamment. Les États occidentaux se faisaient la guerre entre puissances égales, en établissant notamment des codes, des traités, dont l’exemple emblématique est le Congrès de Vienne, on parlait alors de guerre juste, selon la définition de Carl von Clausewitz. Puis, l’auteur note un tournant dans les relations internationales très intéressant à partir du XIIIe siècle ; il parle d’une puissance qui s’est déréglée, c’est-à-dire une puissance qui n’est plus conforme à ce qu’était la guerre juste. Il s’agit désormais de guerres inégales, entre puissants et impuissants, entre grands et petits. Le but n’est plus de montrer sa puissance mais d’anéantir l’autre, de casser son statut. « On atteint ici le roman historique d’un temps révolu du monde : un temps qui avait sa mécanique, laquelle tournait presque toute seule, un temps qui ne s’arrêtait pas à l’humiliation ou qui surtout n’en avait pas besoin ». Il ne s’agit plus de guerre entre princes, et armées, mais de guerres entre peuples car nous verrons que la société civile jouera un grand rôle dans ce tournant. Plus la puissance touche le tissu social, plus on s’éloigne de la logique mécanique et froide de la guerre.

Déréglée par la pression sociale, la puissance s’accentue davantage avec « l’autre lointain, principalement issu du sud ». Toutes les normes et les règles que s’imposaient les puissances occidentales entre elles sont oubliées avec la découverte de nouveaux territoires et de volonté de domination qui vont entraîner la transgression de toute forme de retenue, laissant libre cours à l’humiliation. Le politologue cite quelques exemples significatifs tels que l’empire ottoman qui fut le premier à subir cette transgression des normes, puis la Chine avec les « ambassades d’expiations », les punitions à répétitions qui, encore aujourd’hui, résonnent dans la mémoire collective chinoise.

Il existe selon l’auteur, 4 types d’humiliations qui auront des conséquences différentes selon leur intégration dans un système international structuré ou non.

Par exemple, l’humiliation par rabaissement « consiste à imposer au vaincu une réduction brutale de son statut de puissance et à créer un choc émotionnel au sein de l’opinion » et conduit systématiquement les pays qui la subissent à adopter une diplomatie de revanche. Cette humiliation s’inscrit dans le contexte de la socialisation de la vie internationale. Dans certains cas, le revanchisme sera contenu par un système international structuré, ce fut le cas de l’Allemagne et du Japon après 1945. A contrario, dans un système non structuré, une diplomatie de revanche naîtra et va s’inscrire dans les consciences collectives, comme ce fut le cas de l’Allemagne de l’entre-guerres et la naissance du nazisme et la Russie après 1989.

Le déni d’égalité, deuxième type d’humiliation, s’inscrit dans le contexte d’une émergence d’acteurs extérieur « au club », c’est-à-dire le G5 ou le G7, ce que l’auteur appelle la « diplomatie de connivence ». Elle s’exprime par le refus de toute égalité de droits, la souveraineté de ces pays est entre les mains du club, et son statut est considéré comme inférieur à celui de l’Etat westphalien. Dans un système structuré, ce déni va se traduire par un jeu d’alliances et de paternalisme comme on peut le voir avec les actions de la France au Mali et plus généralement la « Françafrique ». Dans un système non-structuré, ces pratiques de déni vont se traduire par une diplomatie de souverainisme très réactive. La conférence de Bandung en 1955 avec le mouvement des « non-alignés » est emblématique de ce type de diplomatie.

Le troisième type, l’humiliation par relégation contient de fortes similitudes avec le déni d’égalité. En effet, cette humiliation va, dans un système non structuré, atteindre le statut même de l’état. On choisit de reléguer le pays à un statut inférieur à celui escompté. Son alliance ne sera pas considérée comme vitale. L’empire ottoman par exemple, au XIXe siècle, ne faisait plus partie du Concert européen alors que les décisions qui y étaient prises le concernait directement. Les conséquences se traduiront par une diplomatie de contestation qui ne sera abordée que dans la dernière partie de l’ouvrage mais qui consiste à « contester tout ou une partie du système international, dans la perspective d’en tirer des bénéfices tant sur la scène intérieure que dans l’arène internationale ».

Enfin, l’humiliation par stigmatisation se concentre sur « la dénonciation infamante de l’autre dans ce qui le différencie de soi-même ». Elle va en quelque sorte légitimer l’exclusion d’un pays dans les négociations. Cette humiliation n’existe que dans les systèmes non-structurés. L’islam sera par exemple la première victime de cette humiliation après 1989, car avant, l’URSS était vu comme « l’empire du Mal » car ses traits politiques et son idéologie étaient radicalement opposés à ceux des Etats-Unis. Cette humiliation se traduit par l’existence d’une liste d’Etats voyous par exemple qui va conduire les états concernés à adopter une diplomatie de déviance qui ne fait qu’accentuer la méfiance.

Dans un second temps, Bertrand Badie nous expose les sources de l’humiliation au sein des relations internationales. L’auteur revisite les interactions internationales sous l’angle de l’humiliation. Cette seconde partie du livre est divisée en trois parties, chacune correspondant à un facteur d’humiliation donc à une inégalité.

L’inégalité constitutive, inhérente à la colonisation, est la première inégalité traitée Badie donne deux explications à la colonisation : un caractère exceptionnel qui a permis aux pays colonisateurs de passer au-dessus de leur propre loi pour se hisser à la tête d’autre pays et enfin l’outrance qui leur a permis de répéter machinalement l’action. La décolonisation a ensuite laissé place au sentiment d’humiliation. De plus, Badie parle d’une nouvelle clientélisation, c’est à dire que les anciens pays colonisés deviennent des clients des anciens colonisateurs qui en seront leur patron.  C’est une situation qui donne une apparence d’égalité mais qui n’est autre qu’un colonialisme « soft ».

L’inégalité structurante fait référence à tous ces états qui se situent hors du cercle des élites qui se battent pour être entendu. Badie prend le terme de « puissance moyenne », que l’on peut comparer à la classe moyenne, ceux qui sont « trop, mais pas assez ». Ces puissances ne peuvent pas s’imposer sur la scène internationale mais ils sont assez grands pour vouloir s’imposer. Badie prend l’exemple des pays émergents qui sont encore trop petits pour concurrencer les grands de ce monde de plus que ces derniers exercent un déni d’égalité sur eux. On retrouve ensuite les petits états qui découlent pour la plupart de la fin de la colonisation et de l’éclatement de certains pays. Certains pays sont si petits qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour faire le voyage jusqu’à New York afin de prendre place au siège des Nations Unies et exécuter leur politique internationale. Tous ces États ne sont pour la plupart jamais invités aux grandes conférences internationales et organisent entre eux d’autres conférences pour traiter des mêmes sujets comme par exemple la « Conférence mondiale sur le développement durable des petits États » qui a eu lieu après la conférence des Nations Unies sur l’environnement à Rio.

Enfin l’inégalité fonctionnelle fait référence aux règles du jeu international que subissent des pays qui ne les ont pas choisis. Badie déclare trois symptômes résultant de cette inégalité dont le « minilatéralisme ».

Le « minilatéralisme » a donc pour but de rassembler les grands de ce monde afin de prendre les décisions qui seront appliqués par tous comme par exemple le « P5 » au sein du conseil de sécurité des Nations Unies ou encore avec le G8 prenant largement l’avantage sur le G20. La pression oligarchique est étroitement liée au minilatéralisme, les états les puissants tranchent des décisions de pays plus petits qui ne sont pas à même de discuter. L’auteur prend l’exemple de la crise yougoslave dont la solution avait été amené par les États-Unis, la Russie, la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne sans représentants des pays concernés par la crise.

Ces inégalités sont un moyen « d’améliorer son propre statut aux dépens de l’autre », elles sont aujourd’hui de plus en plus reproduites et forment presque le mécanisme des relations internationales. L’ouvrage s’inscrit donc dans la sociologie internationale. Bertrand Badie travaille depuis presque 40 ans sur les questions internationales et à expliquer un élément manquant des relations internationales. Bertrand Badie parle des relations internationales comme des faits sociaux et étudie donc les comportements sociaux internationaux. L’humiliation étudiée dans ce livre est donc un phénomène macro sociologique.

Dans la dernière partie, il est très compliqué de dégager l’idée principale tant elle est perdue dans de nombreux exemples. L’auteur nous parle d’une humiliation qui se fait à tous les niveaux : la vie quotidienne, l’économie, l’insécurité alimentaire ou sanitaire et d’autres. Les humiliations ne concernent plus seulement les États mais également la société civile qui se « révolte ». Les mouvements sociaux et les enjeux sociaux s’internationalisent. On voit alors apparaître des protestations internationales contre l’humiliation.

La violence, quant à elle, a changé. Elle ne relève plus de la maitrise de l’armée, elle est maintenant prise en charge par des acteurs non-étatiques qui n’ont plus rien à perdre. Les situations de crises sociales et économiques sont propices au développement de ces acteurs qui profitent de ce chaos. Le monde arabe, par exemple, a subi une pression occidentale qui a donné place à une protestation internationale avec la naissance du mouvement des Frères musulmans. La réunification du monde arabe se fait à travers la haine collective envers l’Occident.

Le livre de Bertrand Badie est donc un plaidoyer en faveur d’une gouvernance mondiale, qui inclut davantage les pays trop longtemps mis de côté, relégués au second plan, humiliés par un système qui systématise l’humiliation.

 Pour aller plus loin

Bertrand Badie La fin des territoires, Paris, Fayard, 1995.

Bertrand Badie La diplomatie de connivence, La Découverte, 2011.

Bertrand Badie Nous ne sommes plus seuls au monde, La Découverte, 2016.

Carl Von Clauswitz, De la Guerre, 1832

Emile Durkheim, De la division du travail social 1893

Dominique Moisi, La Géopolitique de l’émotion, Paris, Flammarion, 2009

Compte rendu de Teïssir Ghrab & Joséphine Nesa