FISCHER Nicolas, HAMIDI Camille (2016), Les politiques migratoires, Paris, La Découverte, «Repères».

Paru récemment dans la collection « Repères » (n°681), cet ouvrage sur les politiques migratoires est relativement court, puisqu’il ne fait que 128 pages. La collection « Repères » propose une liste de synthèses rigoureuses sous un format de poche. Cette collection est dirigée depuis 2004 par Pascal Combemal, professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Henri IV. La collection réunit de nombreux contributeurs parmi des chercheurs reconnus auxquels se joignent ici Camille Hamidi et Nicolas Fischer. Ce type d’ouvrages de poche s’adresse à un lectorat d’étudiants en classes préparatoires, dans les Institut d’Études Politiques et à l’Université, ainsi qu’à des chercheurs et des enseignants qui souhaiteraient approfondir leurs recherches.

Nicolas FISCHER, docteur en science politique de l’IEP de Paris, est chargé de recherche au CNRS au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP). Il a publié « Le territoire de l’expulsion » paru en 2016, ouvrage consacré à la rétention administrative des étrangers en France. Il est également l’auteur avec Alexis Spire, d’un numéro de « Politix » sur le thème « Etat et illégalisme » en 2009. Les travaux de Fischer se basent essentiellement sur le contrôle répressif de l’immigration et le confinement des migrants.
Camille HAMIDI, également docteure en science politique de l’IEP de Paris, est maitresse de conférences en science politique à l’université Lyon-II (laboratoire Triangle). Elle a publié en 2009 « La culture civique sans le capital social » et en 2010 « La société civile dans les cités ». Ses travaux portent sur les associations et la société civile ainsi que sur la socialisation politique ou la mobilisation des populations issues de l’immigration (en lien avec « les politiques migratoires » notamment).

L’organisation de la démonstration

La synthèse de travaux que présente cet ouvrage se focalise principalement sur les pays d’Europe et sur l’influence de la construction européenne sur l’action publique des nations européennes en matière de politiques migratoires. D’autres États développés sont cités dans le but de faire des comparaisons. Une multitude de travaux en grande partie sociologiques sont mentionnés. Il y a une introduction suivie de cinq chapitres eux-mêmes divisés en sous-chapitres, puis une conclusion résumant l’ouvrage et les différentes analyses. On peut également noter la présence d’une importante bibliographie qui est en réalité la liste des ouvrages et travaux (plus de 230) qui sont cités pour justifier chaque argument de la synthèse. Les chapitres I et V ont été rédigés par Camille HAMIDI dans le cadre d’une délégation au CNRS, après un séjour de recherche à l’Université de Harvard en 2011-2012. Quant aux chapitres III et IV, ils sont l’œuvre de Nicolas Fischer et de son travail de recension documentaire effectué en 2008-2009 dans le cadre du programme ANR « Au-delà de la question immigrée. Les nouvelles frontières de la société française ». Au sein de l’ouvrage figurent de nombreux encadrés gris qui ont pour but d’expliquer un sujet connexe en lien avec le chapitre concerné.

L’objet de l’ouvrage

Qu’est-ce les politiques migratoires ? Ce sont l’ensemble des objectifs visés et des moyens déployés par l’État afin d’encadrer, de contrôler, de réguler la présence de migrants et les flux migratoires sur son territoire (dissuasion, assimilation, intégration …). Les politiques de l’immigration peuvent l’encourager comme elles peuvent la limiter, voire la supprimer.
Le but du livre est de nous faire comprendre ces politiques migratoires en se basant sur un maximum de travaux. L’ouvrage ne traite quasiment pas de l’actualité. Mais de nombreuses questions se posent. Quels sont les secteurs de l’action publique concernés par ces politiques ? Comment ces politiques sont-elles mises en œuvre ? Quelle est l’approche avec laquelle agissent les différents acteurs et quels sont leur buts ? N’y aurait-il pas un conflit idéologique concernant l’intégration des migrants dans leur société d’accueil ? En quoi l’approche sociologique de l’ouvrage nous permet-elle de saisir les facteurs qui influent directement sur ces politiques ? Quelle est la subjectivité des auteurs et le ton qu’ils utilisent dans l’ouvrage ?

Chapitre par chapitre

En premier lieu, une introduction courte énonce les problématiques et contextualise l’ouvrage. Le constat est celui d’une augmentation des migrations (77 millions d’individus en 1975 ; 220 millions en 2010), la mondialisation de ces dernières même si l’Europe reste une destination privilégiée, un changement progressif d’échelle des politiques d’immigration et un raisonnement économique en termes de logique push (offre de main d’œuvre)/ pull (demande de main d’œuvre). Elle pose de surcroit la question de la pluralité des approches et des niveaux d’analyse. La « pensée d’État » en matière d’immigration varie selon les pays, d’où la pluralité des approches en matière d’accueil de nouvelles populations.

Le premier chapitre présente les multiples acteurs et les groupes d’intérêts producteurs des politiques d’immigration. Il y a les institutions européennes vers lesquelles convergent l’autorité législative en la matière, les états membre de l’UE qui perdent petit à petit en souveraineté, l’influence des chercheurs sur les décisions et des acteurs issus de la société civile. On peut citer le rôle des ONG dans la défense des migrants, les partis politiques qui influent sur le plan idéologique notamment, l’accroissement du rôle des acteurs privés (compagnies aériennes…), et le poids des intérêts économiques (le paradigme libéral) comme l’affirme Freeman en estimant que les bénéfices de la migration sont concentrés tandis que les couts sont diffus. La question de la mise en œuvre des politiques d’immigration est également soulevée. La thèse du gap illustre le fossé qui sépare les décisions et les résultats. Ces derniers dépendent de l’ensemble des acteurs et des renégociations des fonctionnaires sur le terrain. Les street level bureaucrats réélaborent et réorientent l’action publique en fonction de leur environnement local. Dans ce chapitre les auteurs cherchent à nous expliquer que les contraintes institutionnelles qui étaient plutôt faibles et nationales sont devenues davantage restrictives, judiciarisées et surtout partagées en Europe.

Dans le deuxième chapitre, l’ouvrage traite des politiques d’accueil et de séjour. Les auteurs montrent la distinction entre immigration régulière et immigration irrégulière dont l’intégration diffère selon les pays d’accueils. De plus, Fischer et Hamidi nous rappellent qu’il existe bel et bien des enjeux démographiques, économiques et politiques qui déterminent ces politiques d’accueils et de séjours. Jusqu’aux années 1950, les pays européens étaient plutôt hostiles envers l’immigration mais la reconstruction et les « Trente Glorieuses » ont fait de l’Europe une terre d’immigration pour les travailleurs. Au cours des 25 dernières années du XXe siècle, les gouvernements européens ferment leurs frontières mais acceptent le regroupement familial. Les 20 dernières années sont celles des migrations choisies pour combler des manques en fonction des secteurs d’emploi.

Le troisième chapitre traite des politiques d’immigration et de l’asile politique. Les différentes études présentées dans l’ouvrage montrent qu’il existe une externalisation et une restriction de l’asile. Les demandeurs peuvent ainsi s’appuyer sur les intermédiaires associatifs, pour disposer d’une assistance. Dans ce chapitre, les auteurs montrent qu’il y a dorénavant une volonté de restreindre l’accès à l’asile dans la mesure où il y a une hausse constante des demandes.

Le quatrième chapitre traite du contrôle répressif de l’immigration. Il est établi que le contrôle national de l’immigration a considérablement augmenté depuis la fin du XIXe siècle avec notamment l’invention du passeport. Aujourd’hui, l’espace Schengen est un défi pour ce contrôle du fait de l’absence de frontières internes, ce qui nécessite une coopération européenne en la matière. Le contrôle de l’immigration illégale est ensuite traité. Il donne des éléments sur les stratégies adoptées par les états ou l’UE et comment elles sont mises en œuvre, d’autant que des associations s’en mêlent, en aidant par exemple les migrants dans leurs démarches.

Le dernier chapitre porte sur les politiques d’intégration des migrants et des minorités. La question de l’incorporation des migrants dans une société nouvelle est posée ainsi que l’alternative entre assimilation et intégration, dont l’actualité est forte en France. Le sentiment d’appartenance à une nation est posé avec le dilemme entre incorporation citoyenne ou ethnique et la question de la double nationalité. Par la suite, la question de la lutte contre les discriminations est posée, où les directives de l’UE poussent les États membres à opter pour les mêmes dispositifs de lutte. Le chapitre se termine par la question du multiculturalisme, dont il est fait l’historique en Occident et montré les qualités et les défauts. Le multiculturalisme peut aussi diviser la société.

En conclusion et d’un point de vue personnel …

L’ouvrage tend à montrer que la production des politiques d’immigration en Europe “s’européanise”. Les états membres de l’UE restent souverains en matière de politique d’intégration ou de naturalisation mais ils ne le sont plus en matière de contrôle des “flux migratoires”. La mise en œuvre de ces politiques apparait plutôt inefficace (le gap). Si l’absence de liens avec l’actualité révèle l’objectif qui est de faire de l’ouvrage un texte de référence sur la question, cela pose un problème. Il laisse de côté l’analyse de la mise en œuvre de ces politiques aujourd’hui. Peu de chiffres sont présentés et les enjeux actuels sont seulement esquissés. Notre sentiment est que les auteurs minimisent plutôt les difficultés de gestion de l’immigration, même s’ils s’efforcent de ne pas prendre parti en laissant toute la place aux divers travaux qu’ils citent. D’autres critiques peuvent encore être soulevées. La question de l’identité est, par exemple, peu développée alors qu’elle est importante dans un contexte de montée du communautarisme et des populismes. Mais cet ouvrage relativement court, entrant peu dans les détails, est intéressant, facile à lire et s’adresse à un large public.

Compte rendu de lecture, par Messaoud BETTAHAR et Skander MEKNI

Pour aller plus loin

Sylvie Mazzella, Sociologie des migrations, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2014, 127 p.

Migreurop, LAtlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires, Armand Colin, 2012.