The Good Project.

« By studying what humanitarians do, Krause reveals an unexploited side of what humanitarianism has become ». Ce commentaire de Michael Barnett pourrait éloquemment résumer l’ouvrage de Monika Krause. Page après page, elle offre au lecteur une mosaïque de détails sur le fonctionnement et les pratiques réels de la sphère humanitaire. Son ouvrage emprunte des dizaines de références à une multitude d’économistes, humanitaires ou historiens. Ainsi, chaque sujet évoqué ou exemple cité est appuyé par une référence ou un schéma.

L’auteure s’emploie à rendre un sujet complexe et technique plus abordable à tous. Pour ce faire, la structure de ses démonstrations suit un modèle répété : introduction, développement puis conclusion de chaque chapitre. Par ailleurs, le rappel régulier des termes du sujet global et du sujet spécifique du chapitre participe à la clarté de sa démonstration. De plus, un champs lexical caractéristique récurrent est utilisé par l’auteure pour remémorer aisément au lecteur les points précédemment vus, et rythmer le texte.

La visée première de l’ouvrage est de présenter le choix du « bon projet » comme essence du travail des agences humanitaires. Afin de défendre cette idée, Monika Krause questionne le large panel des facteurs et des acteurs de la décision dans une première partie. Puis, dans un second volet de sa réflexion, l’autrice étudie le champ humanitaire dans lequel le choix de ce « bon projet » s’inscrit.

L’auteure part du postulat que les agences humanitaires choisissent la crise et la population dans le besoin qu’ils vont couvrir en ne se basant pas uniquement sur l’urgence de leur situation. “And the needs are everywhere, and you will not save the planet” lui a confié un desk officer d’une agence humanitaire médical. Afin de mener à bien sa présentation du « bon projet » et ce qui gravite autour, Monika Krause interroge les « desk officers » d’agence humanitaire. Ce sont les cadres en charge des projets d’une agence pour un pays ou groupement de pays particulier. Bien qu’ils ne soient pas représentatifs de la totalité d’une ONG, ils ont néanmoins un pouvoir de décision et sont le juste milieu entre les agents humanitaires de terrain et les instances dirigeantes des agences. Leur point de vue englobe la stratégie globale et les réalités du terrain.

Cependant, il convient de s’attarder sur la multitude d’éléments gravitant autour du choix du projet. Les agences elles-mêmes opèrent des choix dans les potentiels projets en se penchant sur des aspects sécuritaire (la sécurité des agents sur le terrain, les rapports avec les autorités locales et les populations ciblées), économiques (est ce que les ressources dont peut disposer une agence répondent aux besoins de la population ciblée) ou encore empiriques (quelle a été la situation pour une autre agence ou pour ses propres agents par le passé).

Au niveau des sources de financement, le processus du projet peut être confronté à des intérêts si celles-ci sont d’ordre institutionnel. En effet, les ressources allouées par un État à l’aide humanitaire diffèrent d’une région à l’autre du monde. Cela s’explique par une asymétrie des intérêts politiques et économiques. Cependant, ces déterminants s’appliquent aussi pour d’autres sources de financement, réagissant différemment selon la gravité de la situation (catastrophes naturelles, guerre civile, famine, populations déplacées).

À maintes reprises tout au long de l’ouvrage, la métaphore du champ humanitaire comme un marché économique est mentionnée. L’aboutissement d’un projet s’appuie en effet sur trois différentes entités : les agences humanitaires, les populations ciblées et les donateurs. Ainsi, en inscrivant ces derniers dans le contexte de marché, le projet et la population ciblée en son sein font office de « bien », de produit.  Les agences humanitaires sont donc les productrices de ces biens qu’elles vendent aux donateurs ; ici les consommateurs. Inclure les populations dans le besoin dans le projet comme « bien de consommation » se comprend puisqu’elles impliquent une situation géographique et géostratégique servant la pertinence du projet. Similairement à un marché économique ordinaire, le marché de l’humanitaire inclut le principe de compétition, comme le montre M. Krause dans sa conclusion, entre les agences humanitaires et in fine, une compétition entre les projets. Le titre The Good Project prend alors ici tout son sens puisque les agents produisent un projet en le rendant attractif pour les sources de financement.

Cette construction d’un squelette de projet s’inscrit dans le cycle du projet que présente l’autrice dans son premier chapitre. L’évaluation préliminaire se compose d’analyses sur le terrain et de l’utilisation d’outils comme le « logframe » (Chapitre 3). C’est à l’issue de cette étape que le projet entre en concurrence avec les autres. S’en suit le planning où les moyens et les limites temporelles du projet sont déterminées. Une fois le financement obtenu, la mise en place se fait en amont de la période de contrôle. Cette dernière consiste à récupérer les données de terrain et les analyser afin d’adapter le projet aux réalités tout au long de sa réalisation. Enfin, le projet abouti, l’évaluation est nourrie des données collectées afin de vérifier si les objectifs sont atteints et produire des rapports.

Les caractéristiques du projet et du marché abordées en détails dans les trois premiers chapitres ne suffisent cependant pas à expliquer entièrement les mécanismes de choix opérés par les organisations humanitaires. Les pratiques partagées par celles-ci ne peuvent être dissociées de l’hétérogénéité du champ humanitaire, notion définie par Bourdieu. Ces divisions contribuent également au choix du projet, et tentent d’apporter une réponse au problème de « triage », évoqué au premier chapitre.

L’autrice s’attache ainsi à décrire les distinctions entre les agences humanitaires selon le domaine d’expertise et d’intervention, la taille, la collaboration avec des organisations locales, la religion, l’indépendance financière… Cependant, M. Krause ne s’intéresse pas à la classification des organisations en tant que telle, mais entend étudier la manière dont elles sont divisées, et les conséquences de cette distinction. Ainsi, l’originalité de l’ouvrage tient à l’analyse des divisions symboliques au sein du champ des organisations humanitaires.

L’ouvrage commence, au début du chapitre 4, par une étude de l’histoire du champ humanitaire et de sa création, en portant une attention particulière au Comité International de la Croix Rouge (CICR), et à Médecin Sans Frontières (MSF). En effet, l’autrice affirme que la scission de MSF vis-à-vis du CICR a entraîné une autonomisation et une dérégulation du champ humanitaire.

Utilisant le terme Bourdieusien, l’étude s’appuie alors sur le capital spécifique valorisé par le champ humanitaire, que Krause nomme « authority ». Celui-ci fait référence au « pouvoir » ou à « l’autorité » des agences lors de leurs interventions auprès des populations ciblées. Il permet d’examiner le rôle que jouent les divisons symboliques dans le choix du projet. Une forte détention de ce capital vient appuyer l’influence des organisations humanitaires dans leur champ, et à l’extérieur. L’analyse des divisions se base sur la « pureté », désignant le degré de détention du capital spécifique, et la « pollution », faisant référence aux capitaux extérieurs détenus par les organisations humanitaires. « Pureté » et « authority » semblent alors s’inter-alimenter, s’appuyant également sur le droit international.

L’ouvrage aborde régulièrement la question de l’indépendance au cours des chapitres, changeant de prismes d’étude afin d’en offrir une analyse la plus complète. Il dépeint la tension entre organisations religieuses ou laïques selon la proximité avec une autorité ou organisation religieuse. Le champ s’autonomisant depuis les années 1980, la dépendance ou la proximité avec une institution, notamment religieuse ou étatique, est perçue comme une source de pollution. L’utilisation du concept des droits de l’Homme au sein du champ humanitaire peut également être perçue comme une atteinte à l’indépendance des organisations (chapitre 6). C’est ce que défend le pôle autonome du champ humanitaire selon Krause. Dessinant un clivage entre MSF et CARE afin d’illustrer son propos, elle démontre que le pôle opposé soutient l’utilisation de celui-ci, comme facilitateur d’accès aux ressources.

Pour finir, étudiant spécifiquement le Projet Sphère (Sphere Project) et le Projet de Responsabilité Humanitaire (Humanitarian Accountability Project, ou HAP), l’ouvrage rend compte de l’impact de ces réformes sur le champ humanitaire, les organisations et leurs pratiques. Il se penche sur les objectifs de ces rénovations et leur effectivité, et constate alors une atteinte à l’autonomie défendue. D’un côté, le Projet Sphère, en plus de la professionnalisation qu’il propose, entraîne paradoxalement une déprofessionnalisation par une exigence de l’impératif technique. Aux côtés du HAP, ces deux réformes suggèrent une standardisation des projets, perçue comme une attaque à l’autonomie professionnelle, et plus généralement à l’indépendance du champ (Chapitre 5).

S’appuyant sur des données empiriques et des études théoriques, l’ouvrage propose ainsi une étude des logiques des organisations humanitaires et du choix opéré concernant les projets, les endroits d’intervention et les populations bénéficiaires. Le titre prend tout son sens au cours de l’ouvrage, et la fragmentation de la raison, comme raison qui se disperse, devient claire. Cependant, le rôle des États n’est abordé que sous le prisme des risques des organisations de réduire leur responsabilité dans l’assistance à la population. Il aurait été intéressant d’étudier plus précisément dans quelle mesure les organisations humanitaires remplacent leur rôle. De même, les valeurs semblent discréditées dans le choix du « good project », l’ouvrage se focalisant sur les pratiques concrètes des organisations. Une analyse de la place des valeurs et des idées aurait contribué à un enrichissement de l’étude.

Monika Krause propose, en conclusion, de changer les pratiques et les raisonnements des organisations humanitaires, « biaisées » par les logiques de marché et les divisions symboliques du champ. Laissant des questions sans réponses, l’autrice attise finalement la curiosité du lecteur sur la relation donateurs – organisations humanitaires, peu abordées dans son analyse au profit de la relation agences humanitaires – bénéficiaires.

Inès Khémila et Joad Goret

Pour aller plus loin

  • Une histoire de l’humanitaire, Philippe Ryfman, 2008
  • Humanitarian Action and the ‘global War on Terror’: A Review of Trends and Issues, Adele Harmer, 2003
  • Evaluation–promise and performance, Joseph S. Wholey, 1979, Washington, DC: Urban Institute.
  • Les Règles de l’Art, Pierre Bourdieu, 1992
  • The road to military humanitarianism: How the human rights NGOs shaped a new humanitarian agenda, Human Rights Quarterly 23, N°3, David Chandler, 2001, p. 678-700.
  • L’humanitaire, un secteur industriel comme les autres ? , Antoine Choumoff, 2010 – 2011