Les stratégies pour détourner les propositions de la CCC

Certains médias comme Bastamag ont évoqué “ une amère désillusion” concernant ce projet de loi mettant en lumière comment les lobbies auraient influencé cette convention citoyenne et exercé leur influence pour obtenir un projet de loi moins contraignant pour ces derniers. Un projet de loi loin des revendications qui émanent des citoyens après plusieurs mois de débats et délibérations. Ainsi quelles stratégies les lobbies ont pu mettre en place pour modifier les attentes de la convention citoyenne pour le Climat ?

Les lobbies ont développé plusieurs stratégies différentes, telles qu’une campagne de délégitimation de la convention dans la sphère médiatique principalement, une stratégie “de cheval de Troie” en affichant des objectifs écologiques pour finalement entretenir un certain statu quo, du lobbying d’influence sur les dirigeants mais également auprès de citoyens via des plateformes sur internet pour mettre une certaine pression sur les parlementaires.

Une campagne médiatique de délégitimation

La grande stratégie qui a porté préjudice à la convention citoyenne est la campagne de lobbying médiatique de délégitimation de la convention. En effet, pour défendre leurs intérêts, les groupes industriels concernés ont mené une grande campagne de lobbying mobilisant différents acteurs, associations, groupes de lobbying, think tanks et même des personnalités politiques. Tous ont fortement contribué à mettre en place cette campagne qui s’est déroulée en partie en public. Le cas le plus notable est celui de la campagne menée dans les médias de grandes influences où les lobbies on conduit des actions de délégitimation des travaux de la convention citoyenne auprès du grand public. Une campagne médiatique menée tant sur les ondes radios et téléviseurs que sur les réseaux sociaux. D’une part, en les qualifiant d’anti-consuméristes et d’anti-capitalistes sous couvert de “la protection du climat”; et d’autre part, en déplorant le manque de consultation de toutes les parties prenantes lors de l’écriture des propositions. Ce discours a été repris dans des tribunes, radios et plateaux TV par des PDG des grands groupes, des journalistes ou encore par des ministres. Les think tanks ont aussi participé à cette stratégie de lobbying en apportant un discours expert mais relativement biaisé car une grande partie d’entre eux est financée par de grandes entreprises. A titre d’exemple, l’Institut Montaigne a suggéré à travers un sondage que les Français jugeraient la convention « inutile » ou encore l’Ifrap qui a dénoncé le coût exorbitant que pourrait engendrer les propositions de la convention citoyenne.

Une stratégie de greenwashing

De surcroît, une autre stratégie de “greenwashing” a été observée. A la manière d’un cheval de Troie certains groupes d’intérêts ont feint des objectifs communs avec la convention citoyenne pour en réalité entretenir le statu quo. Cet acharnement médiatique a été accompagné par l’organisation d’événements pour faire entendre les arguments de ces
groupes d’intérêt tel que Paris Air Forum 2020 le forum du transport aérien, de l’aéronautique, de la défense et de l’espace qui a été utilisé pour défendre ce secteur et mettre en avant ses ambitions écologiques. Pour détourner les attaques de la convention citoyenne, les grands groupes ont tenté de se présenter comme des alliés ayant des “cautions vertes” pour démontrer l’inutilité d’une régulation publique contraignante. En effet, le secteur aéronautique a parlé des “avions verts”, le secteur automobile de la voiture électrique et les industries de la publicité ont défendu leur contribution à la transition énergétique. De plus, les grands groupes industriels se sont alliés à des associations de consommateurs pour gagner en égitimité et en popularité, certains ont même dû avoir recours aux pratiques “d’astroturfing” en créant des associations de toutes pièces. Par exemple, l’association « 40 millions d’automobilistes » a contesté les mesures de la convention citoyenne présentées comme des « élucubrations écologistes extrémistes » en lançant une pétition en ligne contre les « mesures anti-automobilistes ».

Un lobbying d’influence

D’autres campagnes d’influence plus classiques ont ciblé les décideurs politiques. Ces actions de lobbying ont surtout eu lieu au coeur même de l’Etat à travers la production de notes et la rédaction d’études d’impact dont une commandée par le gouvernement lui-même sur son projet de loi avec pour conclusion que les mesures proposées par les citoyens sont insuffisantes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.

D’autres leviers ont été mobilisés par les cabinets de lobbying de manière plus discrète au sein du gouvernement, certains ont déclaré avoir pris contact avec plusieurs ministères au sujet du projet de loi climat, c’est notamment le cas d’Argonium, une officine de lobbying récemment créée. Ainsi, dans le cadre de la Convention Citoyenne pour le Climat, les offensives de lobbying furent si présentes que les conséquences ont été quasi immédiates. Par exemple, une des conséquences est la mise en suspension des projets de construction de nouveaux aéroports et d’extension d’aéroports existants, qui ne concernent pas les dix projets actuellement en cours. De même, la proposition d’interdire les publicités des produits les plus polluants tels que les SUV a été remplacée par l’interdiction des publicités directes pour
l’usage d’énergies fossiles.

Outre la production de rapports d’impact sur les coûts liés à la transition écologique pour les entreprises polluantes, les responsables politiques locaux ou nationaux jouent un rôle important dans le détricotage de la Convention. En effet, ces derniers entretiennent souvent une relation privilégiée avec les dirigeants de ces industries de par le fait qu’ils appartiennent aux mêmes milieux sociaux et sont amenés à se côtoyer régulièrement. Le lobbying prend alors une forme plus informelle et non médiatisée, soit parce que ce représentant politique y voit un intérêt personnel (appartenance d’usines ou d’établissements issus de ces secteurs, désir de se faire recruter par le secteur privé, etc… ), soit parce que l’idée leur a été soufflée lors d’un dîner.

Les réponses des lobbies citoyens 

Par ailleurs, les lobbies citoyens ont entrepris une contre stratégie. Une stratégie numérique ciblant les parlementaires. Ils ont lancé de leur côté des actions malgré des moyens plus limités. Pour renforcer la pression sur les élus, ces derniers ont mis en place Greenvox, une plateforme où l’on retrouve onze thématiques reprenant les propositions des
150 ainsi que celles du Réseau Action Climat. Cette plateforme a notamment pour objectif de recenser les propositions que les citoyens souhaiteraient le plus voir portées. Les députés reçoivent ainsi des courriers où sont détaillés les amendements pré-rédigés une semaine avant et la semaine durant la séance plénière, afin que celles-ci soient discutées au Parlement. Toutefois, les actions citoyennes sont insuffisantes face à l’ampleur des actions de lobbying menées par les groupes industriels et les associations professionnelles sectorielles.

Le rapport de l’Observatoire des Multinationales souligne la présence de ces lobbies sous tous les plans et toutes les formes : “accès privilégiés aux décideurs, études biaisées, marketing vert, guerre des mots dans les médias et mobilisation de complices au coeur même de l’Etat”. En somme, tous les lobbies, représentants de différents intérêts: industriels comme citoyens ont oeuvré pour impacter ce processus de décision inédit en France, un processus qui semblait en premier lieu prometteur pour réconcilier la démocratie et l’exercice du pouvoir par le gouvernement s’est avéré grandement remis en question. Les campagnes des différents lobbies ont décrédibilisé les débats, les citoyens, le gouvernement, et les lobbies même. L’ensemble des différents acteurs semble perdant. Cette expérience démocratique est un échec. Hier nous était promis consensus et convergence, nous nous retrouvons aujourd’hui avec discorde et divergences.

par Gauthier VALETOUX, Feriel FRITIH et Miangaly RANDIMBIMANANA

Bibliographie :

❖ Le rapport de l’Observatoire des multinationales : Qui veut la peau de la convention climat ?
❖ Barnabé Binctin, Comment les lobbys industriels ont saboté les réformes voulues par les citoyens de la Convention climat, consulté le 9 avril 2021.
COMMENT LE GOUVERNEMENT ET LES LOBBIES ONT SABOTÉ LA LOI CLIMAT, le 27 mars 2021