La Women’s March : un lobby d’un nouveau genre ?

@Copyright Narya Marcille, Women’s March de Washington D.C., 21 janvier 2017

Lancée après l’investiture de Donald Trump en Janvier 2017, la Women’s March réinvente le lobbying

En France, les lobbies sont perçus négativement. Pourtant, outre Atlantique, ces derniers sont légion et ont complétement été intégrés au fonctionnement ordinaire de la vie publique. Compris comme une forme de contre-pouvoir citoyen, visant à orienter la décision publique et faire prévaloir des intérêts spécifiques, ils peuvent même être considérés comme un des corolaires obligés du fonctionnement démocratique.

En se déclarant « organisation à caractère social [i]» en 2017, officiellement “Women’s March inc”, ce qui était au départ une simple marche, dépasse le statut de mouvement social et s’aligne sur la définition contemporaine[ii] du lobby. Leurs actions visent principalement à influencer l’adoption de politiques publiques traitant de l’égalité homme/femme.

Sensibiliser la classe politique par les urnes

Pour que les questions liées à la santé sexuelle reproductive et à l’égalité entre les genres soient mises sur les agendas politiques, la Women’s March s’est rapidement employées à les visibiliser, au moyen de campagnes de mobilisation citoyenne. Parmi elles, “Postcard for your senators”, incite les citoyen.e.s à envoyer des cartes postales aux sénateur.ice.s en poste, afin de les convaincre de se saisir des enjeux portés par la Women’s March. Par ailleurs, le comité d’action politique “Emily’s List”, dont l’objectif est l’élection de femmes démocrates pro-choice[iii], s’est rallié au mouvement. Il a notamment organisé des séances de formation relatives à la gestion de campagnes électorales, à l’intention des femmes souhaitant se porter candidates pour les élections de mi-mandat de 2018.

Illustration du mouvement « Power To the Polls », 2017

Dans la même veine, la campagne “Power to the Polls” invite non seulement l’ensemble des américain.e.s à voter massivement lors des élections de mi-mandat, mais vise plus particulièrement à mobiliser les femmes, afin d’élire des candidat.e.s qui défendent des valeurs féministes.

Une influence concrète sur des politiques publiques précises…

La Women’s March est née de la volonté de s’opposer aux mesures renforçant les inégalités entre les sexes adoptées par Donald Trump. Elle agit également afin d’alerter l’opinion publique quant à l’adoption de lois mettant en danger des minorités spécifiques : au premier rang desquelles la communauté gay et/ou transgenre. Sur le site internet du mouvement, l’on peut, par exemple, prendre connaissance de l’existence de Bathroom Bills[iv], -qui réduisent l’accès aux toilettes et vestiaires aux personnes transgenres-. L’organisation affiche sa collaboration avec le Transgender Law Center et le Human Rights Campaign, deux organisations de défense des droits LGBT+[v], en vue d’obtenir le retrait de ces mesures jugées inconstitutionnelles.

La marche des femmes s’inscrit dans la dynamique collective de libération de la parole des victimes de violences sexuelles et sexistes, initiée par les silence breakers[vi] au moyen des réseaux sociaux, et mots d’ordre comme #Metoo sur Twitter ou Time’s Up. Le mouvement est soutenu par une pléthore d’organisations féministes et de sponsors. Si l’ampleur de la mobilisation témoigne d’une prise de conscience globale, ce mouvement social d’un nouveau genre a rapidement su transformer ce regain d’intérêt en programme d’actions concrètes. Des campagnes de financement participatif ont été lancées, à ce titre plus de 15 millions de dollars ont été levés en janvier 2018, par le mouvement Time’s Up. Les fonds récoltés visent à financer les frais juridiques consécutifs aux plaintes déposées par des femmes démunies contre leur-s agresseur-s.

L’impact des initiatives portées par la Women’s March est historique : le taux de participation aux élections de mi-mandat de novembre 2018, ainsi que le nombre de femmes candidates et élues, est sans précédent. La campagne “Power to the Polls” s’avère donc être un succès avec plus de 131 femmes investies au Sénat. La Women’s March, a ainsi su capitaliser sur le désir d’un nombre de femmes toujours plus grand d’investir la scène politique, surtout depuis l’élection de Donald Trump, connu pour ses propos jugés sexistes, mais a également essuyé quelques revers.

… Un succès à nuancer

Malgré l’arrivée d’un grand nombre de femmes au pouvoir, “The House’s Pink Wave”, n’est pas parvenue à reprendre le Sénat, aux mains des Républicains, ce qui peut être considéré comme est un échec politique du mouvement anti-Trump. Les lobbies conservateurs ont l’oreille du Président et œuvrent pour ce qui s’apparente à une régression des droits des femmes et des communautés LGBT+. En outre, le Président des Etats-Unis en exercice, soutient la création d’un nouveau département au Ministère de la santé, celui des “libertés de conscience et religieuse”, qui permettrait au personnel médical de refuser, la prise en charge des personnes transgenres, ou de pratiquer une IVG[vii] en raison de leurs convictions. Par ailleurs, le remboursement des moyens de contraceptions, comme les pilules contraceptives, ou les subventions du planning familial, ont subi d’importantes restrictions budgétaires malgré la mobilisation de la Women’s March.

Ces décisions sont notamment soutenues par les lobbies pro-life[viii], tels que la Susan B. Anthony List ou la American United for Life, qui estiment, par exemple, que l’utilisation de pilules contraceptives est un type d’avortement. Des membres de ces organisations influentes occupent des postes de direction dans l’administration Trump. C’est le cas de Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, deux juges pro-life désignés à la Cour Suprême, la plus haute juridiction américaine, où ils jouent un rôle clé dans l’adoption et l’institutionnalisation de lois jugées conservatrices.

Illustration de la première Women’s March à Washington, Compte officiel de la Women’s March, Instagram, 1er Décembre

L’influence de la Women’s March est néanmoins considérable. Aujourd’hui, elle fonctionne sur le modèle d’organisation parapluie[ix], assurant le relai entre un grand nombre de partenaires, sponsors et responsables politiques, ce qui en fait un lobby à part entière. La Women’s march doit néanmoins faire face à des dissensions internes, susceptibles d’affaiblir le mouvement, comme ce fut le cas lors de la manifestation du 19 janvier 2019. Le mouvement après un début prometteur, risque-t-il de de s’essouffler ?

Article rédigé par Hélène Denise, Pauline Mignola et Marie France Solis

[i] Le terme « organisation à caractère social » désigne une association déclarée sur le modèle de la loi 1901 ayant un objectif d’intérêt général d’ordre social ou environnemental.

[ii] LASCOUMES, Pierre, LE GALÈS, Patrick, Sociologie de l’action publique, 2ème édition, Armand Colin, 2008 : “Un lobby est un ensemble de groupes d’influence privés et publics qui vont construire un problème public en tentant d’imposer leur représentation d’un enjeu. Ces lobbys naissent d’une institutionnalisation, d’une professionnalisation d’un groupe d’intérêt.”

[iii] Le terme « pro-choice », littéralement « pro-choix » désigne les personnes et mouvements en faveur d’un accès total et inconditionnel à l’IVG. Il s’oppose au terme « pro-life » (cf note vii)

[iv] Les Bathroom Bills sont des lois interdisant aux personnes transgenres l’accès aux toilettes correspondants à leur identité de genre si leur changement d’état civil n’a pas été effectué.

[v] Le sigle LGBT+ désigne toutes les personnes n’étant pas exclusivement hétérosexuelles et inclus les lesbiennes (L), gays (G), bisexuels (B) et trans (T), mais également queer (Q), intersexe (I), asexuel (A) et pansexuel (P), pour n’en citer que quelques-uns.

[vi] Nommé.e.s « Personnalités de l’année 2017 » par Time Magazine, les Silence Breakers sont celles et ceux ayant choisi de briser le silence autour du harcèlement et des violences sexistes et sexuelles, omniprésents dans le milieu du divertissement.

[vii] IVG signifie Avortement provoqué volontaire et légal.

[viii] Le terme « pro-life » s’oppose au terme « pro-choice » (cf note ii), et désigne par conséquent les personnes et mouvements militants pour la restriction ou l’interdiction de l’accès à l’IVG.

[ix] Une organisation parapluie, de l’anglais Umbrella organization, est une association d’organisations travaillant ensemble pour coordonner leurs activités et ressources.

Références

LASCOUMES, Pierre, LE GALÈS, Patrick, Sociologie de l’action publique, 2ème édition, Armand Colin, 2008.

OUESLATI, Salah, « Le lobby anti-avortement : pouvoirs et limites d’une stratégie d’action collective », La Revue LISA/LISA e-journal, 2011 Vol. IX – n°1, p. 141-169.

MERCHANT, Jennifer, « Trump Menace les Droits des Femmes aux États-Unis et dans le monde », The Conversation, Publié en Mars 2017. Disponible sur : https://theconversation.com/trump-menace-les-droits-des-femmes-aux-etats-unis-et-dans-le-monde-74006 (dernière consultation le 18/12/19)

WOMEN’S MARCH INC., site officiel de la Women’s March, date de création inconnue. Disponible sur : https://www.womensmarch.com (dernière consultation le 18/12/19)

NORTH, Anna, “How the Women’s March made itself indispensable”, Vox, Publié en Janvier 2018. Disponible sur : https://www.vox.com/identities/2018/1/19/16905884/2018-womens-march-anniversary (dernière consultation le 18/12/19)