BERGERON Henri (1999), L’Etat et la toxicomanie, Histoire d’une singularité française, Paris, PUF

Dans ce livre sur la toxicomanie, Henri Bergeron emploie différents outils sociologiques afin de mieux comprendre ce problème de santé publique, ses risques, ses acteurs, ses enjeux ; et ainsi percevoir l’origine et les motifs de la spécificité des politiques publiques françaises répondant à cette situation.

Bien que des recherches scientifiques prouvent le possible usage de produits stupéfiants (substance psychotrope dont l’usage répété conduit à une dépendance) durant l’Antiquité, la consommation ponctuelle, régulière de drogues dures semble s’intensifier et devenir une réelle maladie en Europe, depuis le milieu du 19e siècle. H. Bergeron étudie particulièrement la période qui s’étend de 1970 à 1996 durant laquelle la consommation d’héroïne s’amplifie et devient un problème national.


Ce choix de l’étude et du sujet posa une première difficulté pour le chercheur. En effet, les modes de consommation de stupéfiants sont assez variés : les individus ne consomment pas tous les mêmes produits, dans les mêmes quantités et aux mêmes fréquences. Mais l’héroïne, étant très addictive et modifiant considérablement la santé, la vie sociale du consommateur, se voit prendre une place prépondérante dans l’analyse. De plus les individus sont tous singuliers dans leur parcours de toxicomanes et vivent différentes phases (définies par l’écrivain[1]), à des moments différents.
Le problème de consommation de produits illicites classés stupéfiants entraine donc l’apparition de malades dépendants ou de criminels qu’il faut soigner ou réprimer. Ces soins ou ces condamnations doivent être incarnés par un personnel soignant ou juridique qui s’organise autour de croyances et de convictions médicales, morales et politiques.
Cette structuration du système de santé résulte de politiques d’action publique. Parce que deux types de dépendance aux drogues existent ; l’une physique dont il est possible de se sevrer chimiquement, l’autre psychologique, psychique qui est presque invincible, différents types de traitement de la toxicomanie se développent en Europe.
Le premier réside dans les « communautés thérapeutiques [2]», des thérapies fermées où le changement est imposé de manière assez autoritaire et où les consommateurs bénéficient de la pression de groupe pour se soigner.
Le second traitement s’apparente à une cure de substitution progressive et programmée[3] (« hypothèse haute») de la consommation d’héroïne par un médicament moins toxique, la méthadone ou le subutex afin d’aboutir à un arrêt total de celle-ci. Ce traitement peut aussi prendre la forme d’une cure de maintenance (« hypothèse basse ») où l’objectif est simplement de remplacer temporairement la consommation d’héroïne par de la méthadone pour réduire les risques pharmacologiques lors d’une opération médicale d’un toxicomane par exemple.
Enfin le troisième traitement repose sur la psychothérapie, la consultation, l’entretien psychanalytique. C’est ce traitement qui a été privilégié en France.

Le modèle français, jusqu’en 1996, se traduit par une répression forte de la consommation de drogues ou par la thérapie psychanalyste alors que dès 1980, partout en Europe, d’autres politiques, de prévention notamment, étaient mises en place. La France portait l’abstinence comme unique solution à la toxicomanie alors qu’aux Pays-Bas, en Angleterre, la distribution de méthadone était encadrée et bénéficiait à un nombre conséquent d’héroïnomanes. Le but de cet ouvrage dans un premier temps est de comprendre pourquoi les acteurs français se sont obstinés à mener une telle politique, si différente, si unique en Europe ? L’écrivain s’interroge également sur les résultats, l’efficacité de ces mesures gouvernementales. Comment était justifié, légitimé cet entêtement ? Par qui ?
Les années 1992-1995 marquent un changement dans les pratiques, les croyances et les politiques publiques de ce secteur, la France commence à s’ouvrir à de nouvelles propositions, de nouvelles dispositions thérapeutiques soutenues par de nouveaux acteurs et considère de plus en plus les politiques préventives ainsi que la distribution de produits de substitution. C’est dans ce second contexte qu’Henri Bergeron tente de comprendre ce changement d’idéologie si tardif. Il s’interroge sur ce « paradigme français du soin ». Pourquoi l’état français a pris tant de retard par rapport à ses voisins ? Qu’est-ce qui a pu provoquer un tel tournant politique ? Quelles étaient les raisons et les motivations de ces transformations ?

Dans le premier chapitre l’auteur étudie la période qui s’étend de  1970 à 1977. L’Etat fait face à ce problème de santé public assez nouveau : la toxicomanie. En effet, le pourcentage de consommateurs d’héroïne semble augmenter nettement de 1967 à 1970. Pour la première fois, les politiques réagissent publiquement à la toxicomanie suite à « la tragédie de Bandol3» et placent ce problème au cœur du débat. L’affaire sert d’argument politique pour discréditer l’idéologie soixante-huitarde, accusée de prôner la consommation de produits stupéfiants par la jeunesse française. Celle-ci apparait comme fragilisée, comme étant une partie de la population en danger qu’il faut « sauver de ce fléau national ». Mais l’auteur décrit un certain décalage entre la situation réelle et la réaction excessive des politiques.
Afin d’endiguer cette « épidémie », l’État français va mettre en place une loi le 31 Décembre 1970 qui condamne et pénalise les consommateurs de produits stupéfiants. Le drogué fait face à une répression forte s’il n’accepte pas de se soigner. Le ministère de la santé se bat alors pour créer, développer des centres de soins dans lesquels l’anonymat et la gratuité doivent être respectés pour ne pas décourager les malades. La pénalisation de l’usage de drogues est perçue, à cette époque, comme quelque chose de normal par l’ensemble de la société française, qui « déclare la guerre aux drogues ». C’est dans ce contexte qu’une discipline spécialisée se développe, soutenue par l’État, elle décrit l’abstinence comme le principal recours à la toxicomanie. La psychanalyse se construit par l’apprentissage thérapeutique, cette nouvelle matière recherche des solutions pratiques, techniques et idéologiques pour supprimer la dépendance. Elle définit la toxicomanie comme le résultat, le symptôme d’une souffrance psychique née de traumatismes subis dans la plus tendre enfance. Elle est donc peu favorable à la distribution de méthadone qui pourrait paralyser la souffrance et la parole du toxicomane.

Dans le deuxième chapitre, H. Bergeron s’intéresse aux années 1977-1980. La psychanalyse se développe, se théorise et se professionnalise pour lutter durablement contre la toxicomanie. Un corpus de normes et de conventions apparait, de manière interne, afin de réduire la diversité du personnel médical dont les compétences n’étaient pas assez clairement définies (leurs rôles trop vagues, incohérents, pas assez structurées, nourrissaient la perte de légitimité de l’expérimentation psychanalytique). De nouveaux acteurs imposent alors leur vision dans le débat comme les psychologues, les médecins… Des étudiants et des médecins sont formés pour devenir de véritables spécialistes de la matière. Ces nouveaux techniciens formés ont donc besoin d’une carrière professionnelle pour subsister et vont ainsi soutenir la psychanalyse dans l’intérêt de leur propre avenir professionnel.

Le troisième chapitre porte quant à lui sur les années 1982-1989 et analyse la structure, l’agencement du domaine médical. Les mesures prises par l’état comme par les médecins semblent se centraliser. L’expertise psychanalytique devient de plus en plus autonome. L’auteur révèle que le couple spécialiste professionnel/administration centrale domine la question de la toxicomanie. Leur légitimité est renforcée. H. Bergeron montre également que la psychanalyse ne soigne finalement qu’une sélection de patients puisque l’origine du soin est la volonté profonde de l’abstinence du toxicomane. La discipline se pose comme étant la solution générale à cette maladie mais n’étudie en fait qu’un échantillon peut représentatif de la population toxicomane. Ainsi le gouvernement n’avait connaissance que des seules analyses conformes au « paradigme psychanalytique », celles qui correspondaient au système de soin. Leur vision du problème était biaisée par les convictions de l’entreprise psychanalytique. Les politiques publiques résultantes ne pouvaient donc qu’être peu efficaces puisque peu adaptées à la réalité.
Cette période est aussi marquée par l’importante diffusion du virus du sida et de l’hépatite C. De 1984 à 1991, le pourcentage de personnes touchées par le virus à travers la consommation de drogues (seringues contaminées) est multiplié par 6. Les autorités publiques prennent un peu plus conscience de l’urgence du problème mais la situation sociale des toxicomanes continue de se dégrader puisque en 1993, 24.6% de la transmission du sida est encore lié à l’usage de drogues. La France refuse de distribuer de la méthadone, médicament sous forme buvable (donc non injectable), qui pourrait ralentir la propagation du virus du sida. Le pays manque de structures, de centres d’échange de seringues[4] : il en compte seulement 6 en 1992-1996 contre 250 en Angleterre dès 1984 par exemple. Le sociologue remarque que ces mesures sont mises en place localement très rapidement à travers les communautés italiennes ou les länder allemands alors que ces mêmes politiques de prévention, dites de « première nécessité » ou « soins de bas seuil » étaient encore discutées au sommet. Les salles d’injection ou « salle de shoot » sont encore largement controversées en France, la première vient d’ouvrir en Octobre 2016 dans les locaux de l’hôpital Lariboisière à Paris alors que des dizaines de salles voyaient le jour en Suisse il y a 30 ans.

Enfin, le dernier chapitre traite des années 1980-1996. La France est en crise en 1992 car elle connait un cruel manque de volonté politique. L’action et la coopération des ministres sont très marginales. Le pays résiste encore face à son environnement mais finit par céder aux politiques préventives et palliatives sous la pression des conférences et forums internationaux. La méthadone est distribuée de manière plus conséquente aux héroïnomanes, les centres de soins se multiplient… Le changement d’orientation politique semble être motivé par Simone Veil, ministre de la santé. Cette transformation politique, amorcée par le gouvernement est finalement acceptée par les professionnels, les psychanalystes, les médecins… L’auteur montre que ce revirement des croyances médicales s’opère « par le haut », puis est approuvé par les experts et enfin légitimé par le reste de la population.

Dans la conclusion, Henri Bergeron explique la légitimité croissante puis dominante de la psychanalyse dans le traitement de la toxicomanie en France par un concept apporté par Raymond Boudon : les acteurs se sont rassemblés sous une même discipline car leurs opinions étaient convergentes, compatibles. Ils ont ensuite théorisé, professionnalisé, uniformisé et fourni un cadre normatif à leurs actions, ce qui a renforcé la crédibilité de la psychanalyse. Ces apports internes, sans considération extérieure, semblent effacer ou justifier les échecs possibles de ce type de traitement. C’est parce que les experts étaient convaincus par leur profession qu’ils ont participé à son développement, à la sauvegarde des dogmes.
L’auteur explique également qu’ils étaient motivés par l’ambition d’une carrière future, par la possible pérennité de leur statut socio-professionnel. De plus, cette science en devenir était encouragée et supportée par le gouvernement. L’objectif visé par la psychanalyse était l’abstinence, tout comme était l’éradication de la consommation de produits stupéfiants pour l’état.
Ce dernier ignorait les changements et les politiques préventives de ses pays voisins, qu’il considérait comme laxistes et ayant capitulés face à la « guerre contre la drogue ». La société dans son ensemble condamnait ces mesures palliatives, qui « encourageaient » la consommation de drogues. Il a fallu attendre que la situation sociale des toxicomanes devienne urgente, notamment à cause de la propagation du virus du sida, pour que les politiques prennent conscience de l’inefficacité des mesures médicales. Dès lors, avec l’effort de deux ministres de la santé et des tribunes internationales, le changement d’idéologie était amorcé.
Bien que les pratiques palliatives se développent enfin à grande échelle, les mœurs, les usages ou les mentalités françaises  semblent encore freiner aujourd’hui l’accompagnement médical des toxicomanes.
 

 Compte rendu de lecture réalisé par Stanislas Renaud

Pour aller plus loin

Ouvrages

Bergeron Henri, Sociologie de la drogue. La Découverte, « Repères », 2009, 128 pages.

Polomeni Pierre, Didier Bry, Isabelle Célérier, Bry Didier, Pierre Polomeni (2005), Dialogue Médecin Malade : Comprendre les addictions et les traitements de la toxicomanie, John Libbey Eurotext.  .

DANTIER Bernard (2004), Les « idéaltypes » de Max Weber, leurs constructions et usages dans la recherche sociologique, Textes de méthodologie en sciences sociales, version numérique, collection : “Les classiques des sciences sociales”: 

Sites internet

https://fr.wikipedia.org/wiki/Toxicomanie#Traitements

http://www.entretemps.asso.fr/drogues/2004.2005/20.janvier.htm

http://www.ofdt.fr/

https://psychotherapie.ooreka.fr/comprendre/la-psychanalyse

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_2001_num_42_1_5350

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/10/22/01016-20121022ARTFIG00594-salles-de-shoot-un-bilan-mondial-contraste.php

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/12/25/19629-comment-toxicomanes-sont-pris-charge-france

http://www.france24.com/fr/20161014-premiere-salle-shoot-france-ouvre-paris-drogue-stupefiant-morale-sante-toxicomanes

[1] 1) une phase de découverte, d’essais non-systématiques. 2) une phase de consommation plus régulière, où la dépendance s’installe. 3) une phase de maintenance, d’entretien et de contrôle de la consommation, chronique. 4) une période dite dysfonctionnelle de tolérance, le consommateur s’habitue au produit et tente d’arrêter ou de freiner sa consommation alors qu’elle devient excessive. 5) une phase d’arrêts et de rechutes, le consommateur manifeste une volonté réelle de changer. 6) une phase de lutte permanente pour ne pas rechuter, l’ancien consommateur doit connaitre de grands changements dans sa vie sociale pour rompre avec ses anciennes habitudes.

[2] Cf Rapport Lert et Fombonne sur l’examen de la toxicomanie en Amérique et en France, 1989. Ce rapport met en évidence la possibilité fréquente de sortie de la toxicomanie, révèle l’efficacité de certains traitements par rapport à d’autres (la volonté réelle de stopper la consommation et la durée du traitement sont les clefs de cette efficacité).

3 Dans cette affaire, une adolescente est retrouvée morte dans les toilettes d’un camping de la station balnéaire de Bandol, suite à une overdose. Les médias ont joué un rôle important dans ce drame, ils ont contribué à mettre en lumière le problème de la toxicomanie.

[4] Ces centres distribuaient des seringues neuves en échange de la récupération de seringues usagées. Ils permettaient également aux toxicomanes de mieux connaitre les risques liés à la consommation de drogue. Ils pouvaient y bénéficier d’un matériel neuf, stérile.