Derrière la taxe « Nutella » : des lobbies et des enjeux diplomatiques

L’huile de palme présente dans la pâte à tartiner préférée des Français représente à elle seule, sur l’année 2017-2018, une production de 69,6 millions de tonnes. Son utilisation comme composante dans de nombreux produits agroalimentaires, cosmétiques et comme biocarburant explique l’étendue considérable de ce marché et en fait une manne financière. Sa productivité bien plus élevée fait d’elle une huile végétale 20 % moins chère à produire que l’huile de soja. 85% de la production d’huile de palme provient de l’Indonésie et de la Malaisie : produit phare de leurs exportations.

Seulement, cette huile si rentable pose problème. Les ONG s’inquiètent des conséquences politiques, économiques et environnementales de son exploitation. Face à elles, le lobby “pro-huile de palme” est puissant : les géants de l’industrie agroalimentaire s’associent aux États et aux producteurs locaux, pour promouvoir les bienfaits de cette huile et encourager sa production au niveau mondial. En outre, ils défendent l’idée que l’huile de palme, de par son rendement plus élevé, est plus écologique que les autres, puisqu’elle nécessiterait moins de terres agricoles et d’intrants pour sa production. Le gouvernement français semble avoir, quant à lui, une politique hésitante sur la question.

 Le poids de la diplomatie indonésienne et malaisienne

Lors des négociations au sein de l’Union Européenne en vue d’interdire l’huile de palme dans les biocarburants, l’Indonésie et la Malaisie, – respectivement 4ème  et 3ème client de la France au sein de l’Asean -, ont fait valoir leur position économique stratégique afin de faire pencher la balance en leur faveur. La France qui cherche à renforcer son implantation en Asie du Sud-Est, a besoin de ces partenaires de taille. Selon Le Monde : « Paris n’est pas un partenaire économique de poids de l’Indonésie : il n’est que le dix-huitième partenaire commercial de ce pays, lequel ne dépend nullement d’une assistance française ; ce sont plutôt les grands groupes français qui cherchent à s’implanter sur le marché de ce grand pays émergent ». Cette relation asymétrique de la France avec ses partenaires asiatiques la rend particulièrement sensible aux pressions exercées par ces derniers. L’Indonésie, consciente de ce puissant levier, met aussi sur la table des négociations, le fait que le ressortissant français Serge Atlaoui, condamné en 2007 pour trafic de drogue en Indonésie, est toujours incarcéré et que sa peine de mort pourrait être exécutée si la France venait à se montrer « peu coopérative ».

Taxe Nutella : « Nous légiférons avec le couteau sous la gorge »

Au vu des conséquences environnementales de l’exploitation de l’huile de palme, la France propose dès 2012 d’adopter une taxe sur les produits agroalimentaires qui en contiennent. Mais la fameuse « taxe Nutella » peine à être mise en place malgré son adoption par le Sénat en 2012 et, sera rapidement vidée de sa substance par la suite. Initialement, l’amendement 367 prévoyait une taxation progressive de 300 euros par tonne d’huile produite en 2017 et 900 à partir de 2020. Ces chiffres seront revus à la baisse par l’Assemblée, passant à 30 et 90 euros respectivement. Les pressions économiques des deux géants asiatique, la Malaisie et l’Indonésie, 11ème et 14ème plus gros client en matière d’armement français, y sont pour quelque chose. Le gouvernement malaisien ne se prive pas de laisser entendre à la France qu’il pourrait annuler ses commandes d’avions militaires français, et cette stratégie s’avère efficace : en juillet 2016 la “taxe Nutella” est définitivement abandonnée par le Parlement français. “Nous légiférons avec le couteau sous la gorge. Le Parlement français fait l’objet d’un chantage” dénoncera la socialiste Delphine Batho. De plus, une “fragilité juridique” est évoquée : une taxation de l’huile de palme entraînerait une taxation d’autres huiles végétales, dont certaines produites par des agriculteurs France.

Une incohérence française

En novembre 2016, lors de débats européens sur les biocarburants, la France derrière Nicolas Hulot semble tout d’abord vouloir remettre en cause sur la possibilité d’incorporer l’huile de palme dans les biocarburants. Néanmoins, lors du Conseil de l’énergie en 2017, la représentante française Brune Poirson adoptera une position bien plus timorée sur le sujet. Elle évoquera un possible plafonnement de la quantité des différentes huiles a intégrer dans les bio-carburants, sans en préciser ni la hauteur ni l’agenda et surtout, sans jamais évoquer l’huile de palme directement. Dans une note envoyée aux députés européens avant le vote, la France se dit opposée à l’amendement, arguant qu’une mesure d’interdiction pourrait être attaquée devant l’OMC, comme discriminatoire. La France reprend ainsi, à son compte, l’argument du lobby pro-huile de palme, en expliquant qu’une interdiction de cette dernière constituerait « clairement un cas de discrimination à l’encontre des pays producteurs de l’huile de palme ».

Le gouvernement français a donc pour le moins une position ambivalente, car tout en se disant soucieux de l’environnement et de la déforestation, il taxe à 0% l’huile de palme à usage énergétique et a fait partie des quatre seuls pays à s’être opposés à son interdiction dans les biocarburants.

La raffinerie Total de la Mède

Le 16 mai 2018 le Préfet des Bouches-du-Rhône a autorisé Total à exploiter « la première bioraffinerie française de taille mondiale ». Le site prévoit le raffinement d’huile végétale et animale à hauteur de 650 000 tonnes par an, dont la moitié proviendrait d’huile de palme importée. Ce chiffre est largement estimé à la baisse selon le lobby environnemental qui dénonce violemment le projet de raffinerie : il participerait à la déforestation, à l’extinction de certaines espèces animales, et offrirait de médiocres conditions de travail aux ouvriers agricoles asiatiques. L’ouverture de cette raffinerie, qui permettrait d’augmenter de 64% les importations françaises d’huile de palme selon Greenpeace, semble en contradiction avec les déclarations du plan climat de 2017. Nicolas Hulot, alors Ministre de la transition écologique et solidaire, y annonçait à l’époque que la volonté de la France était de « mettre un frein définitif à la déforestation importée en France ».

L’ouverture de la raffinerie Total est considérée comme scandaleuse pour la FNSEA, influent syndicat d’agriculteurs, qui déroule le même argumentaire que celui des ONG de défense de l’environnement. Il semblerait néanmoins que cette indignation s’explique davantage par le fait que l’importation de l’huile de palme se fait au détriment de l’huile de colza, produite par les exploitants agricoles français, que par soucis écologique. Ces arguments économiques ne font pas pour autant reculer l’administration française, bien décidée à autoriser la raffinerie Total et à autoriser l’utilisation de l’huile de palme dans le pays. Pour le moment, il semblerait que le lobby « pro-huile de palme » ait gagné la bataille en France.

Article rédigé par Janet DURANTE, Florence EICHENLAUB, Morgane LE CLOAREC 
Références :

ANGERAND Sylvain. Palme : une huile pressée par les lobbies. Les amis de la terre [en ligne]. 2018. Disponible sur : https://bit.ly/2BYTWlE .(09/12/2018)

BOUDET Alexandre. L’assemblée renonce encore à la taxe Nutella sur l’huile de palme. Huffington Post [en ligne]. 2016. Disponible sur : https://bit.ly/2QGGMC4 .(09/12/2018)

NATIONAL GEOGRAPHIC. Ce qu’il faut savoir sur l’huile de palme [en ligne]. (publié le 09/11/2017, mis à jour le 20/02/2018). Disponible sur : https://www.nationalgeographic.fr/environnement/ce-quil-faut-savoir-sur-lhuile-de-palme . (16/12/2018)