Sauver ou détruire la forêt amazonienne : Qui décide au Brésil ?

Forêt amazonienne, Au Brésil, Février 2017. Clémentine VANLAER

La forêt amazonienne, aussi surnommée « le poumon du monde » est au centre des campagnes de lutte contre la déforestation à l’échelle mondiale. En confrontant les chiffres de la fluctuation de la déforestation amazonienne brésilienne à l’alternance politique au Brésil, on peut se demander si cette dernière ne dépend pas de l’agenda politique. Les membres du gouvernement brésiliens sont influencés par le travail de divers groupes d’intérêts. Parmi ces acteurs, on retrouve notamment les « ruralistes »: grands propriétaires terriens qui entendent peser dans les discussions quant à la gestion de la forêt amazonienne.

Face aux déclarations provocatrices répétées de Jair Bolsonaro, nouveau président brésilien, les défenseurs de la forêt s’inquiètent de l’avenir de l’Amazonie.

Le gouvernement brésilien au cœur d’un jeu d’influence

Les gouvernements sont perçus comme les décisionnaires finaux dans l’adoption de politiques publiques, mais d’autres acteurs peuvent également peser sur les processus décisionnels, au premier rang desquels les groupes d’intérêt. Face à l’enjeu mondial du dérèglement climatique, le Brésil, doit composer avec les pressions extérieures qui peuvent aller jusqu’à la menace d’une tutelle internationale. Entre 2005 et 2010, pour légitimer sa souveraineté concernant la gestion de l’Amazonie, le pays a montré sa bonne volonté en parvenant à réduire de manière significative ses émissions de gaz à effet de serre. Néanmoins, les positions du gouvernement brésilien en matière de déforestation ont varié dans le temps au gré des alternances politiques. La démocratisation du pays dans les années 1980, puis l’arrivée du leader de la gauche brésilienne Lula da Silva en 2003, ont permis d’amorcer une série de progrès en matière de justice, de lutte contre la pauvreté et de contrôle de la déforestation, politique poursuivie par sa successeuse Dilma Roussef. L’arrivée au pouvoir de Michel Temer en 2016 a renversé cette tendance et l’investiture de Jair Bolsonaro en janvier 2019 semble éloigner encore davantage la perspective que la situation évolue dans le sens de la protection de l’environnement.

D’un côté, se trouvent les ONG de défense de l’environnement (climat, biodiversité, forêt), les associations nationales de défense des droits des populations autochtones, et les chercheurs nationaux et internationaux, qui s’accordent tous à dire que la déforestation est un fléau mondial qui doit s’arrêter. Leur lutte prend diverses formes. Quand certains groupes se constituent autour d’un mode d’organisation militaire comme le Groupe Spécialisé d’Inspection de l’Ibama luttant contre les crimes environnementaux ; d’autres créent des outils et des rassemblements plus classiques pour se faire entendre du gouvernement. C’est le cas de Survival International qui offre une plate-forme gratuite aux populations autochtones pour qu’elles témoignent de la violence génocidaire et du racisme dont elles sont quotidiennement victimes. De l’autre côté, les acteurs du déboisement sont regroupés autour de quatre thématiques : la spéculation foncière, la construction de grandes infrastructures, l’élevage bovin et les grandes cultures mécanisés, regroupés sous la bannière de l’agrobusiness [i]. Les ruralistes, groupe d’intérêts présent depuis le XIXème siècle sur le devant de la scène politique brésilienne, sont des interlocuteurs incontournables du gouvernement [ii] dans les discussions concernant la gestion de l’Amazonie.

La mainmise des ruralistes sur la gestion de la forêt amazonienne

Pour appréhender l’évolution de la déforestation, il est nécessaire de comprendre le positionnement et les activités du mouvement ruraliste. Il mise sur un développement économique rapide grâce à l’élevage bovin intensif, qui va de pair avec la consommation excessive de viande, principal moteur de la déforestation. Selon le concept de « connexion hamburger », la croissance rapide des exportations de viande (à l’époque, de bœuf d’Amérique Centrale vers les chaînes de restauration rapide aux États-Unis) a un impact direct sur la déforestation en Amazonie. Les ruralistes ont toujours été très influents au Brésil (réforme du code forestier, annulation de nombreuses peines pour le déboisement illégal), même si pendant dix ans, le gouvernement de gauche alors au pouvoir, a tenté de freiner leur ardeur. Depuis ce qu’ils considèrent comme leur plus grande victoire, la destitution, en 2016, de la présidente Dilma Roussef, les députés ruralistes ont, avec la complicité du président Michel Temer, encore accru leur influence en supprimant par exemple, l’Entente agraire, institution créée initialement pour pacifier les conflits fonciers. Le député Nelson Marquezelli, grand producteur de jus d’orange a déclaré que « l’agriculture est la base du pays. Si vous ne lui donnez pas de ministres qui parlent la même langue que le front rural, ils ne restent pas « très » longtemps. Ni le ministre, ni même le président » [iii].

Le « mouvement des travailleurs sans terre » a toujours été en conflit avec les ruralistes, conflits qui se traduisent parfois par des règlements de compte armés ; les experts parlent même de « guerre civile déloyale ». En 2004, des dizaines de familles occupant des terres très disputées ont été expulsées par des hommes de main au service des « grileiros » [iv]. En 2017, deux principaux conflits ont éclaté, des membres du mouvement des travailleurs sans terre et des paysans ont alors été torturés et assassinés par des militaires et civils. Aujourd’hui, la question est de savoir si le nouveau gouvernement, qui a pris ses fonctions le 1er Janvier 2019, représenté par Jair Bolsonaro, continuera sur les traces de Michel Temer, très proche des groupes d’intérêt en faveur du déboisement. Aux vues de ses déclarations de pré-investiture, où le futur président a évoqué la possibilité de retirer le Brésil des accords de Paris sur le climat et de faire fusionner le Ministère de l’environnement et de l’agriculture, il paraît peu probable que ce ne soit pas le cas. Si ces mesures venaient à être appliquées, l’Amazonie brésilienne, tout comme les populations indigènes qui y vivent, seraient encore plus en danger qu’elles ne le sont actuellement.

Article rédigé par Nour Arabi Katbi, Lorène Bertheau, Méline Bretheau et Clémentine Vanlaer

[i] L’agrobusiness renvoie à l’industrie agro-alimentaire qui correspond à l’ensemble des activités commerciales et économiques liées à l’agriculture et aux produits agricoles.

[ii] Les ruralistes sont représentés par 207 députés soit 40% de l’assemblée parlementaire.

[iii] Cardona, François, Paul Cadanis, Marion Lippman, Patrizia Landi, et Harold Grenouilleau. Brésil : les guerriers de l’Amazonie. Documentaire. Arte, 2017

[iv] Accapareurs illégaux de terres publiques.

Références

Sites internet :

BUCLET, Benjamin. « Les réseaux d’ONG et la gouvernance en Amazonie ». {En ligne}. (Mise à jour le 01.01.2011)  Disponible sur <https://www.cairn.info/revue-autrepart-2006-1-page-93.htm?fbclid=IwAR1-fbf-Z2Kwc5DN7GBJ3DyJ3hH_ePFKl-S3EaH_a3UaKrJu6yJbVnEbb9c>, Autrepart n° 37, no 1 (2006) : 93‑110, (consulté le 4 novembre 2018).

DELCOURT, Laurent. « Brésil : Le coup d’État des ruralistes ». {En ligne}. (16.08.2013). Disponible sur <https://www.cetri.be/Le-nouveau-Code-forestier> CETRI, Centre Tricontinental, (consulté le 8 novembre 2018).

LE TOURNEAU, François-Michel. « Le Brésil maîtrise-t-il (enfin) la déforestation en Amazonie ? » {En ligne}. (10.12.2015). Disponible sur <https://doi.org/10.4000/cybergeo.27325.>, Cybergeo : European Journal of Geography, (consulté le 31 octobre 2018).

PHILIPPE, Léna, « La forêt amazonienne : un enjeu politique et social contemporain » {En ligne}. (Mise à jour le 18.12.2018). Disponible sur <http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_7/autrepart/010017991.pdf>, Autrepart n°9, (1999) p.24 (consulté le 9 novembre 2018).

Support vidéo :

CADANIS, Paul, CARDONA, François, GRENOUILLEAU Harold, LANDI, Patrizia, et LIPPMAN, Marion. « Brésil : les guerriers de l’Amazonie.» Documentaire ARTE ajouté le 5 septembre 2018. Disponible sur <https://www.youtube.com/watch?v=hdFE3Anba60> (consultée le 4 novembre 2018)