La lutte contre le paludisme au Sénégal : une politique sous influence?

Photo credit: John Bernon, USAID Health Officer Country (region): Senegal (Kedougou)

Avec 216 millions de cas dont 445 000 décès en 2016, le paludisme reste la première et plus meurtrière endémie parasitaire (1) mondiale. 2,7 milliards de dollars américains ont été investis en 2017 par les pays les plus touchés par l’épidémie et les bailleurs de fonds internationaux.

Pour le Sénégal, – dont 21% de la population était touchée en 2016 -, l’éradication du paludisme (2) est devenue un enjeu de santé publique majeur et un marqueur de développement du pays. Dès 1995, le gouvernement sénégalais a adopté un Plan National de Lutte contre le Paludisme (PNLP), basé sur les recommandations de l’OMS. Le Sénégal est largement dépendant de l’aide internationale et des importations de médicaments : seuls 10 à 15% des médicaments sont produits localement. Cette dépendance rend considérable l’influence des bailleurs internationaux sur la politique de santé du Sénégal.

L’OMS, une influence impartiale ?

Si l’OMS se présente comme un organisme indépendant, la gestion de la grippe A (H1N1) a permis de révéler l’influence des groupes pharmaceutiques sur ses directives. En l’occurrence, certains membres du SAGE, un groupe consultatif d’experts de l’OMS, ont été financés, ou ont travaillé par le passé, pour l’un de ces groupes.

De plus, les dons privés représentent 80% du budget de l’OMS, dont la majorité sont à « objet désigné », ce qui signifie que le donateur choisit l’action qu’il souhaite soutenir. Ces versements soumettent les orientations de l’organisation à une influence significative de ses donateurs. Margaret Chan, directrice générale de l’OMS déclarait ainsi en 2012 : « les pratiques financières actuelles font de l’OMS une organisation fondée sur les ressources et non sur les intérêts ; l’argent dicte ce qui est accompli ». Mais la lutte contre le paludisme compte également d’autres acteurs influents, comme la Fondation Bill and Melinda Gates, deuxième plus gros contributeur de l’OMS.

La Fondation Bill and Melinda Gates (FBMG), un bailleur ou un lobby ?

La Fondation Bill et Melinda Gates, fondation philanthropique, considère l’éradication du paludisme comme l’un de ses principaux objectifs. Elle participe ainsi à de nombreux partenariats publics-privés, tel que le Roll Back Malaria Partnership, qui finance à hauteur de 75% la politique de lutte contre le paludisme au Sénégal. Ces fonds sont conditionnés à l’adoption de recommandations émises par l’OMS.

Des organisations indépendantes reprochent en outre à la Fondation de ne pas accorder assez d’importance au renforcement des systèmes de santé des pays pauvres, qui pourtant, constituent les premiers remparts contre les épidémies. Accusée de chercher à orienter « la prise de décision à travers le monde », elle investit dans de nombreuses multinationales, notamment pharmaceutiques, dont les pratiques commerciales limitent l’accès des populations pauvres à des molécules essentielles, moins chères et locales. Mais, comme le déclarait une universitaire de la Queen Mary University de Londres, « tout le monde a peur de mettre en cause le rôle des Gates et de la fondation parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs financements… ».

Des ACT chinois

A l’instar des bailleurs privés, des Etats sont également impliqués dans la lutte contre le paludisme au Sénégal. La Chine, à l’origine de la découverte de l’artémisinine, principe actif contenu dans les médicaments anti-paludisme, connus sous le nom d’Artemisinin-based Combination Therapy (ACT) (3), produit et commercialise ces traitements à faible coût. Le succès de la lutte contre le paludisme dans les provinces chinoises touchées et la réussite économique du pays forcent l’admiration au Sénégal qui voudrait en faire un partenaire de premier plan.

Une coopération entre la Chine et le Sénégal a peu à peu vu le jour, notamment en matière de santé publique ; l’aide chinoise se concrétise, entre autre, par des dons en ACT et la mise à disposition d’experts. Le gouvernement chinois, soucieux de se construire une sphère d’influence en Afrique et d’ouvrir un nouveau marché, considère le Sénégal comme étant l’une des portes d’entrée les plus prometteuses du continent africain et cherche ainsi à renforcer sa présence.

Des entreprises locales qui peinent à trouver des investisseurs

Face aux industries et aux bailleurs de fonds internationaux, l’association La Maison de l’Artemisia à laquelle est lié un réseau international de scientifiques, présente l’Artemisia annua comme une alternative naturelle et bon marché aux traitements recommandés par l’OMS. Néanmoins, si des études ont conclu à son efficacité, l’OMS s’oppose formellement à son utilisation, qui, selon elle, pourrait engendrer un phénomène de résistance aux ACT.

Pour cette raison, bien que La Maison de l’Artemisia soit parvenue à multiplier ses plantations et à développer son réseau de distribution, elle peine aujourd’hui à trouver des financements. Selon l’ingénieur agronome Pierre Van Damme, en charge de la production au Sénégal, cette absence de soutien serait le fait des industries pharmaceutiques. Ces dernières n’auraient « aucun intérêt » à la généralisation de ce remède, présenté comme très efficace pour un coût « cinq à six fois inférieur » aux médicaments classiques. D’autant que l’utilisation de ce principe actif permettrait aux pays africains de réduire leur dépendance vis-à-vis des multinationales et puissances étrangères.

Pour une industrie pharmaceutique africaine …. du Nord

Pour certains acteurs locaux, afin de préserver l’indépendance du gouvernement sénégalais en matière de politiques publiques de santé, il faut favoriser la création d’entreprises pharmaceutiques africaines, produisant des médicaments génériques à des coûts adaptés. Le Maroc, leader régional de l’industrie pharmaceutique et de la production de médicaments génériques, cherche à pénétrer le marché subsaharien, et a, dans cette optique, implanté une filiale de l’entreprise Sothema à Dakar. Son PDG, Omar Tazi, déclare vouloir corriger le « défaut de souveraineté en Afrique subsaharienne » et faciliter l’accès aux médicaments à de larges franges de la population africaine. Néanmoins, le Maroc a également d’autres motivations, puisqu’il a pour ambition d’adhérer à la CEDEAO, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, ce qui lui permettrait d’exporter ses produits plus facilement et à des prix plus compétitifs.

La moustiquaire, instrument d’influence

La distribution massive de moustiquaires rend l’action des organisations internationales, logos à l’appui, bien plus visibles que la distribution de médicaments. En outre, la distribution de moustiquaires aux populations vivant ou travaillant en bordure du fleuve, – les différentes infrastructures se trouvant sur le fleuve ayant conduit à une recrudescence du paludisme dans la région -, a valu à l’Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal, d’être qualifiée de “partenaire important” du PNLP par le Ministère de la Santé. Il existerait donc des alternatives plus bon marché que l’achat de médicaments dans la lutte contre le paludisme. Au Sénégal, comme dans bien des régions du monde, les enjeux sanitaires sont aussi, et peut-être d’abord et avant tout, économiques, diplomatiques et géostratégiques.

Article rédigé par Mathilde Certoux, Kerne Lindor et Alice Toussaint

Notes :

(1) Selon le Larousse 2018, l’endémie est la persistance d’une maladie infectieuse au sein d’une population ou d’une région ; un parasite est un organisme animal ou végétal qui se nourrit strictement aux dépens d’un organisme hôte d’une espèce différente, de façon permanente ou pendant une phase de son cycle vital 

(2) Les recommandations de l’OMS, référence internationale en santé mondiale, sont principalement basées sur l’administration de combinaisons thérapeutiques à base d’Artémisinine en cas de paludisme avéré et l’utilisation de moustiquaires imprégnées d’insecticide en prévention 

(3) Les ACT sont aujourd’hui l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre le paludisme, l’artémésinine, issue d’une plante chinoise, éliminant plus ou moins rapidement les parasites présents dans le sang 

Références :

Y. Djibo, F. Ndiaye. Lutte contre le paludisme au Sénégal l’histoire d’un partenariat réussi [en ligne]. 2013

http://www.makingmalariahistory.org/wp-content/uploads/2014/03/PARTENARIAT-SENEGAL-web.pdf

P. Correira. Dakar-pékin : une réconciliation opportuniste mais problématique. Outre-terre, 2011/4 (n°30), [en ligne]. p.351-358

https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2011-4-page-351.htm

Frédéric LE MARCIS, Sylvain Landry FAYE, Fatoumata Bintou SAMB, Mouhamed BADJI et Cédric LEVEQUE. Les points aveugles de la lutte contre le paludisme en Casamance. Face à face [En ligne], 12 | 2013. Mis en ligne le 21 octobre 2013.

https://journals.openedition.org/faceaface/805

V. Gateaux, J-M. Heitz. « L’accès aux médicaments : un défi pour l’industrie pharmaceutique ». Humanisme et Entreprise. 2008/1 (n° 286), p. 13-28. DOI : 10.3917/hume.286.0013. URL : https://www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2008-1.htm-page-13.htm

M. Quet. Impostures pharmaceutiques, médicaments illicites et luttes pour l’accès à la santé. Edition la Découverte, 2018. 240 pages. Les empêcheurs de penser en rond. ISBN : 978-2-35925-141-8