Les lobbies afro-américains dans la politique des États-Unis

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Une histoire de conquêtes politiques

De nombreuses luttes ont été menées par les groupes d’intérêts afro-américains depuis l’abolition de l’esclavage, en 1865, et l’établissement du  ségrégationnisme dans les États du Sud avec les lois Jim Crow en 1876.

Les groupes d’intérêts ou lobbies sont des groupes d’individus qui défendent des intérêts particuliers auprès des pouvoirs publics, tout en s’abstenant de toute participation aux élections. Leurs moyens d’action sont multiples (manifestations, plaintes, plaidoyers, corruption…).

Les mouvements contemporains de défense des intérêts afro-américains se sont développés tout au long du XXème siècle. Parmi eux, il est important de distinguer les défenseurs des droits de l’Homme des nationalistes afro-américains.

Du fait de revendications tantôt convergentes, parfois contradictoires, et des divers moyens de lutte utilisés par ces groupes d’intérêts afro-américains, on peut se demander comment leurs revendications politiques  ont évolué et quelle a été leur influence sur les politiques publiques des États-Unis ?

Le combat contre la ségrégation

Créée en 1909, la principale organisation de défense des droits civiques des afro-américains est la National Association for the Advancement of Colored People. Aussi, des personnalités importantes telles que Martin Luther King ou Malcolm X ont été des fers de lance du combat anti-ségrégation.

Concrètement, les mouvements de défense des droits civiques sont ceux qui ont le plus permis à la communauté noire de bénéficier de l’égalité des droits.

La NAACP intente un procès contre les organisations des primaires blanches, dans les États du Sud, et obtient gain de cause avec l’arrêt Smith vs Allwright de la Cour Suprême en 1944, qui mît fin à cette exclusion des afro-américains de la participation politique.

De plus, après des plaintes de parents noirs, en 1954, la Cour Suprême rendit l’Arrêt Brown, jugeant la ségrégation scolaire inconstitutionnelle. Le boycott des bus de Montgomery à la suite de l’arrestation de Rosa Parks qui refusa de céder sa place à un homme blanc abouti également à un arrêt. Ces victoires sont aussi liées aux plaidoyers du juriste afro-américain Thurgood Marshall, influent au sein de la NAACP (premier juge noir à intégrer la Cour Suprême en 1967).

Martin Luther King – Pixabay, Image libre de droit

Ensuite, les années 60 furent décisives, les attentes des afro-américains atteignant leur paroxysme. La Marche sur Washington pour l’Emploi et la Liberté en 1963, avec le célèbre discours de Martin Luther King « I have a dream » et la participation d’une multitude de défenseurs des droits civiques, les émeutes dans les ghettos noirs, les « voyages de la liberté », et le soutien de Kennedy ont permis l’accélération de l’avancée vers une égalité de droits, et l’adoption le 3 juillet 1964, du Civil Rights Act, rendant illégales les discriminations raciales juridiques, administratives et sociétales. Dans cette même optique, en 1965, fut adopté le Voting Rights Act qui garantit le droit de vote des noirs dans les États du Sud.

Le Black Power

Les mouvements nationalistes afro-américains sont dans une logique d’affrontement avec les pouvoirs publics. En pleine Guerre Froide, fut créé en 1966, le Black Panther Party, qui mit en œuvre des « politiques publiques souterraines », conformément à sa ligne marxiste-léniniste, malgré l’avancée des droits des afro-américains. L’ouverture de cliniques gratuites réservées aux noirs, ou bien la création de groupes d’autodéfense pour lutter contre les bavures policières faisaient partie de leurs principales actions. En conséquence, le mouvement fît face au programme de contre-espionnage du FBI, le COINTELPRO, puis disparut pendant les années 80.

De surcroît, la plus connue des organisations nationalistes à caractère religieux est Nation of Islam, soutenant l’idée d’une « indépendance » économique et politique de la communauté noire. Son influence sur la politique américaine fût limitée.

L’affirmative action

Avec la réorientation des revendications afro-américaines vers une meilleure intégration économique et sociale, des politiques d’affirmative action (discrimination positive) furent établies. En 1969, Nixon, avec le « plan de Philadelphie », oblige les entreprises prestataires de travaux publics à soumettre un plan de discrimination positive.

En 1978, par l’arrêt Bakke, la Cour Suprême interdit l’établissement de quotas d’entrée à l’université, tout en incitant à la prise en compte de l’origine comme critère d’admission. D’autres mesures identiques ont été prises et ont aidé à l’émergence d’une véritable classe moyenne afro-américaine et d’une élite politique. Toutefois, des référendums interdirent l’affirmative action (Californie en 1996…), et aujourd’hui, Donald Trump y est opposé.

La rupture

Durant les années 2000, on a assisté à une dislocation des élites politiques noires, avec l’émergence d’une nouvelle génération, notamment au sein du Congressional Black Caucus (lobby des afro-américains au Congrès), mettant fin à l’approche monolithique des intérêts afro-américains et tendant vers la diversification des causes à défendre (sur tous les aspects de la société). L’élection de Barack Obama en 2008 est le symbole de la rupture de confiance des afro-américains envers leur élite politique. En effet, l’inefficacité des groupes d’intérêts fut pointée du doigt, surtout celle du Black Caucus, accusé d’aller à l’encontre des intérêts des noirs. Pourtant, durant le mandat d’Obama, il fut à l’origine d’avancées intéressantes. Par exemple, il a menacé de ne plus soutenir un projet de régulation bancaire, et a obtenu 4 milliards de dollars afin de financer des programmes de prêts à faibles taux pour les propriétaires au chômage et de revitaliser des quartiers défavorisés. Aussi, il obtient 2 milliards de dollar de plus pour un projet de loi sur l’emploi. En 2009, lors de la réforme du système de santé, il arrache un budget supplémentaire de 2,5 milliards, destiné aux universités et collèges souvent fréquentés par les Noirs. Aussi, au-delà de l’élection d’un premier président noir, le bilan d’Obama vis-à-vis des afro-américains fut mitigé.

Et maintenant ?

De cette rupture entre les afro-américains et leur élite politique va découler une certaine autonomisation des luttes, avec l’apparition de nouveaux mouvements indépendants de la bureaucratie noire, qui vont renouer avec le combat pour les droits civiques (abandonné par le Black Caucus). Parmi ces nouveaux groupes d’intérêts afro-américains aux objectifs divers, deux d’entre eux se sont fait entendre ces derniers temps. Le mouvement Black Lives Matter est sans doute le mouvement le plus populaire sur les réseaux sociaux, et est le fruit d’un ras de bol général vis à vis de l’indifférence des pouvoirs publics envers les bavures policières et les autres injustices subies par la communauté noire.

Protestations du mouvement Black Lives Matter – Pixabay, Image libre de droit

D’un tout autre genre, le New Black Panther Party, qui s’est distingué lors des événements de Charleston en Caroline du Sud, est un groupe d’auto-défense assez radical, violent, portant des idées ultra-communautaires, et racistes. Ce qui caractérise ces nouveaux mouvements est leur manque d’influence sur les pouvoirs publics, si ce n’est le fait que BLM a porté le projet de loi sur « le droit de savoir », devant autoriser le public à avoir accès à des enquêtes internes quand la police est soupçonnée de fautes graves.

Les groupes d’intérêts n’ont plus les mêmes revendications, ne formant plus un mouvement uniforme. Cette diversification pèse sur leur efficacité et sur leur impact sur les politiques publiques.

Article rédigé par: M. BETTAHAR, R. Seman et S. Mekni

Références

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Julien-Moraud Camille. « Les Afro-Américains en politique. de la fin des années soixante à nos jours ». Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 2011/2 (N° 34), p. 171-181. DOI : 10.3917/bipr.034.0171. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin1-2011-2-page-171.htm

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Singh Robert. The Congressionnal Black Caucus, Racial politics in the US Congress. SAGE Publications Inc, 10 octobre 1997, 256 pages (Contemporary American Politics). (ISBN 978-0761902805)