En Amérique latine, des questions sociales sous influence religieuse ?

Au Salvador, au Honduras et au Nicaragua, l’influence de la religion catholique est particulièrement prédominante sur les questions qui tendent à bouleverser l’ordre social établi. Cette influence s’affirme d’autant plus légitime que les habitants sont attachés à la religion. Les populations y sont majoritairement catholiques (39% au Salvador, 44% au Honduras et 49% au Nicaragua), même si depuis quelques années on assiste à un essor du mouvement évangélique. Quelle est l’influence de l’Église sur le droit à l’avortement, les droits de la communauté LGBT ou plus largement l’éducation  ?  

Le droit à l’avortement, entre conservatisme et progressisme

De nombreuses marches pour la dépénalisation de l’avortement ont été organisées en Amérique latine. Sur cette question, les mouvements pro-avortement, en lutte pour « la vie et la santé des femmes », s’opposent à l’Eglise catholique dont le slogan est « oui à la vie, non à l’avortement ». Cette opposition est illustrée par des campagnes d’affichages, des spots télévisés et les prêches pendant les messes. Sur des flyers, on peut voir inscrit : « l’avortement est un prétexte pour tuer ».

Le Honduras est l’un des pays les plus conservateurs en la matière. Le droit à la vie étant inscrit dans la constitution, l’avortement y est passible d’une peine d’emprisonnement allant de trois à cinq ans. Face à cette rigidité, de nombreuses femmes ont recours à l’avortement clandestin. En 2017, le Centre des Droits pour la Femme estimait entre 50 000 à 80 000 le nombre d’avortements clandestins annuel. Une situation dramatique faisant de ce sujet un problème de santé publique.

Au Nicaragua, le Code pénal autorisait l’avortement thérapeutique, mais les choses ont basculé avec l’entrée en vigueur du nouveau Code Pénal en 2001, renforcé par une loi de 2008. L’avortement est considéré comme un des délits contre la vie. La femme et le praticien ayant pratiqué l’avortement encourent tous deux une peine de cinq ans d’emprisonnement. Le personnel de santé quant à lui peut se voir interdire d’exercer sa profession, avec une fermeture des cliniques et des cabinets durant une huit ans.

Au Salvador, la constitution reconnaît la vie humaine dès la conception. L’avortement est considéré comme un acte criminel et ce, même si la vie de la femme qui y a recours est en danger. Pourtant, avant 1997 (amendement du Code pénal), une femme pouvait avoir recours à l’avortement en cas de mise en danger de sa vie, de malformation fœtale ou de viol. De lourdes peines de prison punissent désormais cet acte. Teodora Vasquez, âgée de 34 ans, en a fait les frais en 2007.

Les droits de la communauté LGBT+

Des marches ont été organisées par la communauté LGBT+ afin d’obtenir une réforme du code de la famille et la mise en place de lois pénalisant les crimes à caractère homophobe. Malgré ces tentatives de réformes, les législateurs maintiennent le statu quo. L’Eglise, en plus d’exercer des pressions personnelles, se sert des médias pour exprimer et défendre son modèle traditionnel, en diffusant son slogan « un homme et une femme, voilà ce qu’est la famille ».

Au Honduras, les activités sexuelles entre personnes de même sexe sont légales. Néanmoins, les couples ayant cette orientation sexuelle ne bénéficient pas des protections légales ouvertes aux couples hétérosexuels mariés. Le mariage homosexuel et l’adoption homoparentale sont interdits depuis 2005 par la Constitution. Quant aux mauvais traitements infligés à ces personnes, aucune législation ne les prend en compte. Le pays a assisté en novembre dernier au départ de plus de 3 000 membres de la communauté LGBT+, suite à la généralisation de la violence à l’encontre des membres de la communauté.

Au Nicaragua, les activités sexuelles entre personnes de même sexe sont autorisées, et toute discrimination fondée sur l’orientation sexuelle dans certains domaines, notamment en matière d’emploi (art. 315 du Code pénal) et d’accès aux services de santé, est interdite. Cependant, les couples homosexuels ainsi que les ménages formés par ces couples ne bénéficient pas des mêmes garanties juridiques légales dont bénéficient les couples hétérosexuels mariés.

Au Salvador, les membres de la communauté LGBT+ sont victimes de persécutions non punies par la loi. Certaines associations et institutions publiques tentent de faire basculer la situation.  Le 12 novembre dernier, la ministre de la justice et de la sécurité publique a lancé une politique de protection. Une campagne de sensibilisation est menée (#HagoLoJusto). Il s’agit de sensibiliser les membres du ministère à la discrimination dont sont victimes les membres de la communauté.

Pays ouverts à la communauté LGBT en Amérique Latine, du plus accueillant (bleu) au plus réticent (rouge) – CNN Espagnol

Dans l’éducation publique, le difficile respect du principe de la laïcité

Pourtant déclarée comme laïque, l’éducation publique représente un des moyens de diffusion de masse de l’Église catholique. L’Etat ayant du mal à régir les politiques d’éducation, l’institution se saisit souvent du sujet. Durant l’époque coloniale, elle était maîtresse des politiques éducatives ; sa légitimité à agir n’est donc pas remise en question. De plus, dans les zones rurales sans accès à l’éducation scolaire, elle prenait également l’éducation des enfants en charge. Elle mène aujourd’hui un combat contre la généralisation de l’éducation sexuelle. Elle fait face à d’autres groupes de pression en faveur de l’éducation sexuelle dans les établissements publics et qui sont appuyés par des acteurs gouvernementaux.

Les ministères de l’éducation et de la santé des trois pays se sont accordés sur l’importance de l’éducation sexuelle pour pouvoir éradiquer certains problèmes sociaux (grossesses juvéniles, viols). En réponse à cela, l’Église catholique fait entrer de plus en plus de livres à connotation religieuse au sein des établissements publics. De nombreuses affiches opposées à ce volet sont également publiées dans les structures. Des marches contre l’idéologie du genre ont été organisées et différents slogans ont été utilisés tels que « la famille est en danger, défendez-là, non à l’idéologie de genre ». Les fidèles se sont également emparés des réseaux sociaux avec l’hashtag « ConMisHijosNoTeMetas » (ne t’immisce pas entre mes enfants et moi ».

On observe au Nicaragua une violation systématique du principe de l’éducation laïque au sein des établissements secondaires. En effet, l’Église catholique tend à étendre son influence dans ces établissements publics. Affichages religieux à l’entrée des établissements et allusion au religieux dans les livres scolaires. Face à cette intrusion de l’Église dans le domaine éducatif, une organisation d’éducation et de communication populaire féministe nicaraguayenne, Venancia, s’est engagée à empêcher l’Église de gagner davantage de terrain.

Ces politiques publiques restent marquées par l’hégémonie catholique, malgré le développement d’actions collectives qui s’opposent aux principes et valeurs de l’Eglise. Aujourd’hui, la vraie menace qui pèse sur l’influence catholique est la montée en puissance du mouvement évangélique, tantôt allié, tantôt opposé.

Article rédigé par A. Bemananjara, L. Torres Rodriguez et M. Kamagate
Référence :

Rapport Amnesty International. Interdiction totale de l’avortement au Nicaragua, La santé et la vie des femmes en danger, les professionnels de la santé passibles de sanctions pénales. 2009, 13p.