Comment le voile a-t-il été progressivement transformé en objet politique ?

Métro Beaubien, Montréal, 8 juillet 2017. La question du « voile » couvre celle des tensions politiques entre province et gouvernement fédéral. Exile on Ontario St/FlickrCC BY-SA

Depuis les années 1990, le voile a été construit en France comme un objet de politiques publiques. Passant de fait social à problème public, il a suscité de nombreuses réactions et des mobilisations antagonistes. De l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) au Parti Socialiste (PS), comment le port du foulard a-t-il été inscrit à l’agenda politique comme un enjeu de société appelant une intervention publique ?

Les prémices de la réinterprétation de la loi de 1905

La laïcité était jusque-là une valeur de gauche, prônant la liberté de conscience, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses et l’égalité de tous devant la loi. Cependant, certains leaders de l’UMP et du Front National (FN) vont en faire un usage conservateur. Ils vont utiliser la laïcité pour promouvoir leur conception des valeurs françaises, historiquement catholiques selon eux, et l’utiliser pour renier les apports culturels et religieux des vagues migratoires en France. Cette nouvelle vision de la laïcité a donné lieu à une réinterprétation de la loi de 1905, notamment dans son application à la question du voile. Les pouvoirs publics se sont emparés de ce fait social pour le présenter comme un signe religieux remettant en question la neutralité dans l’espace public.

En 2003, sous le mandat de Jacques Chirac, la Commission Stasi a été convoquée pour se prononcer sur l’interdiction du port du foulard islamique pour les élèves dans l’enseignement primaire et secondaire public. Seul Jean Baubérot, spécialiste de la laïcité, s’est abstenu. La loi de 2004 sera votée dans une atmosphère de consensus.

Lors de son discours au Bourget en 2003, Nicolas Sarkozy réaffirme l’interdiction du port du voile sur les photos d’identité. Le foulard islamique s’installe alors dans le débat public à mesure que les médias s’emparent de la polémique : plateaux télés, radios, et pas moins de 1 284 articles de presse qui seront publiés dans les quotidiens français au cours de la même année. Au-delà des médias, des leaders politiques proches du Président Jacques Chirac forment une coalition contre le port du voile avec des groupes militants revendiquant des valeurs de gauche. Force est de constater alors que les membres de l’UMP sont parvenus à mobiliser bien au-delà de leur parti et à générer un consensus politique. 

A l’inverse, la coalition formée par les femmes voilées et leurs alliés, directement concernée par cette politique publique, n’a pu que très marginalement partager son point de vue et ses arguments. L’Eglise catholique, le grand Rabbinat, les principales associations laïques et les organisations musulmanes se sont faits les défenseurs d’une laïcité prônant le droit à l’expression publique du religieux. Ils ont été privés d’accès à la prise de parole publique du fait d’une campagne prohibitionniste qui a bénéficié d’un effet de « panique morale ». Cette notion, développée par Françoise Lorcerie, correspond à l’installation d’un climat de peur dans la société provoquant l’hostilité disproportionnée d’un groupe envers un autre. Cela a entraîné un déficit médiatique et éditorial considérable pour la coalition. À ceci s’ajoute leur retard dans la mobilisation contre la loi, offrant un temps d’avance à leurs adversaires

Un vêtement au cœur du débat

 

Considéré comme le droit à la libre expression des femmes par les textes juridiques européens, le voile est présenté par l’UMP comme un affront à l’identité nationale. Le parti dominant à droite prône des valeurs conservatrices et la mise en place de mesures restrictives contre le port du voile. A partir de 2012, le Parti socialiste qui s’est présenté comme promoteur de l’égalité des sexes et du droit des femmes, s’est emparé du sujet. Les prises de position contre le port du voile ont alors été justifiées par la nécessité, selon les acteurs mobilisés, d’une lutte contre le communautarisme et la radicalisation de certains membres de la population musulmane.

Depuis 2003 et les premières mesures contre le port du voile, les pouvoirs publics ont fait appel à des experts et des sociologues de manière récurrente. Le voile est alors présenté comme un signe d’oppression des femmes : la responsabilité est quant à elle attribuée aux hommes imposant à leur femme de se voiler. Alain Finkielkraut précise notamment que:

« c’est [la] mixité française que protège l’interdiction du voile à l’école et de la burqa dans l’espace public. Ici, la coexistence des sexes ne doit pas être réglée par la séparation ».

Plus généralement, la concurrence entre le sentiment d’appartenance à une communauté religieuse plutôt qu’à la communauté nationale est dénoncée. Le PS, en prenant le pouvoir en 2012, s’est emparé de l’argumentaire de l’UMP en y incluant l’idée que le port du voile serait l’étendard des mouvances islamistes qui légitimeraient l’idéologie terroriste ; véritable provocation à l’ordre « stable et laïc établi ». Selon la sociologue Nilüfer Göle, dans le contexte turc s’inspirant de la laïcité française, « le désir de la femme de se voiler est généralement défini comme inhérent à la stratégie politique islamiste ; ce serait en quelque sorte la partie visible de l’iceberg, et le rôle des femmes dans ces mouvements serait donc surtout d’y être un “instrument” manipulé ».

Le temps de l’inflation normative

La problématique du port du voile a été saisie directement par des élites politiques proches du pouvoir et partageant un référentiel commun. Ces acteurs ont voulu imposer leur représentation de la laïcité dans l’espace public, faisant fi des conclusions apportées par les chercheurs et universitaires spécialistes du sujet.

Suite à la publicisation de ce problème, les pouvoirs publics ont adopté plusieurs lois : la loi de 2004 puis celle de 2010 « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public ». Le PS a poursuivi la politique réglementaire initiée par l’UMP. Ainsi, le projet de loi de 2013 sous la présidence Hollande pour défendre la laïcité, préconisait que tout port de signe religieux soit interdit pour le personnel des services publics de la petite enfance. Cette loi n’a finalement pas été adoptée, faute de consensus politique. Par la suite, l’épisode des arrêtés anti-burkini de 2016 ont confirmé la position sur le voile des partis dominants de l’échiquier politique français à travers la poursuite d’une politique de restriction.

Dans la construction du « problème du voile » comme dans les réponses apportées par les pouvoirs publics, on observe un rapprochement entre les positions de l’UMP et du PS. Si les solutions formulées diffèrent en fonction des représentations portées par leurs membres respectifs, la réponse législative et prohibitive semble néanmoins être la plus privilégiée. Le processus de mise à l’agenda politique du problème a permis aux pouvoirs politiques de « remporter la bataille des idées » auprès de l’opinion publique, de plus en plus disposée à accepter les décisions publiques sur ce sujet. En 2017, lors des campagnes électorales et suite à l’investiture d’Emmanuel Macron, les sujets relatifs au voile n’ont pas occupé une place prépondérante dans le débat public français. Avec cette nouvelle alternance politique, verra-t-on apparaître un changement de la politique publique autour du voile ?

 Imtinen ABIDI, Elodie ANZE et Sokaina RAISS

Références bibliographiques

Göle Nilüfer, Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie, La Découverte, 1993

Hassenteufel Patrick, Les processus de mise sur agenda : sélection et construction des problèmes publics,Revue information sociale, 2010

Lascoumes Pierre et Le Galès Patrick, Sociologie de l’action publique, Armand Colin, 2015

Lorcerie Françoise , La « loi sur le voile » : une entreprise politique, Revue Droits et sociétés, 2008