Le harcèlement dans les transports, un problème de société…depuis 2015 !?

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En 2015, Pascale Boistard, secrétaire d’État chargée des droits des femmes, lance une grande campagne nationale de lutte contre le harcèlement sexiste dans les transports. Or, c’est en 2012 que s’est tenue la première réunion officielle sur la question, qui associe le ministre des transports de l’époque et les représentants des opérateurs de transports, tels que la SNCF et la RATP. Que s’est-il passé entre 2012 et 2015 ? Pourquoi le gouvernement a-t-il mis trois ans pour agir face au problème du harcèlement sexiste dans les transports alors qu’il touche toute la population (les femmes comme des hommes) ?

Une question de représentation de la femme ?

De tout temps, on n’a attribué à la femme qu’un unique but, la perpétuation de l’espèce ; ce but s’est alors accompagné d’un rôle solennel, celui de l’entretien de la cellule familiale. Cantonnée à la sphère privée, la femme n’a pu s’accomplir dans la sphère publique au même titre que l’homme et ainsi, n’a pu véhiculer les mêmes représentations.

Depuis l’après-guerre, ces représentations ont évolué. Même si elle est toujours associée à l’environnement domestique et familial, elle est également vue comme une femme tentatrice. La femme tentatrice qui attise les passions a toujours existé mais est devenue la vision dominante, notamment lorsqu’on s’est aperçu que le corps de la femme faisait vendre. Elle est ainsi hyper sexualisée et l’intégralité de son corps est devenu un argument commercial pour promouvoir un produit. Par exemple, des affiches publicitaires accolent jeune femme plantureuse et voiture de luxe.

Cette vision peu représentative de la réalité a été tellement diffusée jusque dans les panneaux publicitaires des transports, qu’elle a fini par être assimilée. Le Conseil de Paris n’a interdit les publicités à caractère sexiste sur les panneaux d’affichage de la ville que depuis le 28 Mars  2017.

Une mise à l’agenda entre politisation du problème et mobilisation de la société civile

En 2012, le ministre des transports Frédéric Cuvillier a demandé une étude exploratoire consacrée aux violences faites aux femmes dans les transports afin de pouvoir en mesurer le phénomène. De ce rapport ressortent plusieurs pistes d’actions comme le développement de marches exploratoires, la création de campagnes de communication ou encore la sensibilisation auprès des jeunes dans les établissements scolaires. Il faudra cependant attendre deux ans pour que le gouvernement donne suite à cette étude.

Entre temps, au printemps 2014 est publié le rapport américain « Stop street harassment » qui place sur le devant de la scène le harcèlement de rue que subissent les femmes. Ce rapport prend rapidement une envergure internationale et permet des initiatives féministes, telles que la création de tumblr ou la naissance d’associations comme Stop harcèlement de rue qui agira avec grand bruit pour faire entendre ses réclamations auprès du gouvernement. C’est elle qui, en 2015, apportera un nouveau regard sur le harcèlement en notifiant : « il faut être vigilant à ne pas sur représenter une population comme harceleuse. Et il ne faut pas oublier que 19% des insultes sont réalisées par des femmes [à l’encontre des hommes, ndlr]. »

Le problème du harcèlement a été pris à bras-le-corps et a pu être porté jusqu’à Pascale Boistard qui en a fait son cheval de bataille. Aussi, l’année 2014 se soldera par une réunion entre la secrétaire d’Etat, son homologue aux transports, Alain Vidalies, ainsi que des opérateurs de transports comme la RATP ou la SNCF.

A la suite de cette réunion, le HCE (Haut-Commissariat à l’Egalité entre les femmes et les hommes) est chargé de rendre un rapport afin d’examiner le harcèlement sexiste dont sont victimes les femmes dans les transports en commun et de proposer des recommandations sur des actions pouvant être menées contre les agresseurs et pour les victimes de ces violences.

Ce rapport qui est rendu public en avril 2015 indique que 100% des femmes interrogées ont été agressées dans les transports. Il faut nuancer ce pourcentage puisqu’il ne représente que la soixantaine de questionnaires recueillis par le HCE.

La FNAUT (Fédération Nationale des Associations d’Usagers des Transports), qui a un poids important auprès de la classe politique, réalise depuis des années des questionnaires et études, entre autres domaines, sur le harcèlement sexiste. En 2015, selon La FNAUT 39% des agressions sexuelles ont eu lieu dans les transports publics. C’est expliqué par la tendance des agresseurs à profiter des couloirs et tunnels peu animés pour agresser les usagers.

Fréquence à laquelle les femmes se sont faites harcelées dans les transports en 2016. ©fnaut.fr

Une action gouvernementale, entre appropriation politique et convictions personnelles

Le 9 Juillet 2015, Pascale Boistard dévoile un « Plan national de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports ». Ce discours émane directement du gouvernement qui s’attribue ainsi le combat contre le harcèlement. Il donne aussi un rôle aux associations comme la FNAUT ou Stop harcèlement de rue, qui sont les lanceurs d’alerte pour ce problème. Un rôle est également attribué aux opérateurs de transports qui ont participé aux réunions et ont « joué le jeu ». Cette participation n’est pas sans contrepartie puisqu’ils se donnent une bonne image, celle d’entreprises souhaitant résoudre ce problème de société.

Il est en revanche possible de remarquer à travers ce discours que le gouvernement s’attribue l’impulsion de ces groupes de réflexions. C’est également lui qui a pris la décision finale, particulièrement en faisant le tri dans les 15 recommandations soumises par le HCE dans son rapport. Enfin, la campagne nationale de lutte est lancée le 13 Novembre 2015.

A l’occasion des élections régionales tenues en Décembre 2015 les associations se saisissent alors de cette opportunité pour faire revenir dans le débat politique le sujet du harcèlement dans les transports, notamment Stop harcèlement de rue qui part à la rencontre des candidats d’Île-de-France et de Rhône-Alpes-Auvergne. De leur côté, les candidats y voient un intérêt politique pour les élections. Le débat est relancé.

Début 2016, Marie Le Vern députée soumet une proposition de loi « relative à la prévention et à la lutte contre les incivilités, contre les atteintes à la sécurité publique et contre les actes terroristes dans les transports collectifs de voyageurs ». Elle y insère deux amendements qui incluaient la notion de « harcèlement sexiste » comme de la délinquance et, l’obligation pour les opérateurs de transport de former ses agents et de prévenir au harcèlement. Il s’avère que le sénat les a supprimés pour deux raisons.

La première est d’ordre juridique et rédactionnelle, si dans l’amendement est cité un acte de délinquance, il est alors nécessaire de faire une liste exhaustive de tous les actes répréhensibles par la loi. De plus, la Commission indique que le harcèlement « semble se distinguer des actes de délinquance alors même que le harcèlement sexuel est un délit », c’est donc le redit d’une notion déjà existante. Enfin, la partie de l’amendement qui impose aux opérateurs de former et prévenir est davantage une action qui tient du règlement interne de ces compagnies, plus qu’au domaine de la loi. Ajoutons que 25% des membres du sénat sont des femmes.

Le texte est finalement réintégré le 10 février 2016 après une forte mobilisation collective, en effet, une pétition qui a été soumise au sénat a recueilli 67 766 signatures en seulement 5 jours.

©senat.fr

Les fortes mobilisations collectives auront permis une politisation de ce sujet d’actualité, même si pour cela les différents acteurs privés et publics ont dû batailler d’arrache-pied pendant 3 ans.

Un autre article traitant de la mise en œuvre de politiques publiques concernant cette problématique est accessible sur le site.

Julie SPERDUTO et Kimberly SOK

 

Sources :

Noble, Julien. « L’insécurité personnelle dans les transports en commun », Déviance et Société, vol. vol. 39, no. 3, 2015, pp. 343-364.

Condon, Stéphanie, Marylène Lieber, et Florence Maillochon. « Insécurité dans les espaces publics : comprendre les peurs féminines », Revue française de sociologie, vol. vol. 46, no. 2, 2005, pp. 265-294.

https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/prevention-des-violences-faites-aux-femmes-dans-transports-collectifs-terrestres

http://www.madmoizelle.com/harcelement-sexiste-transports-loi-votee-500797#gs.o1TVv7g

http://www.stopharcelementderue.org/tag/transports/