Comment Monsanto réussit à organiser l’ignorance autour de ses produits ?

Fondée en 1901 par John Francis Queeny, Monsanto est une entreprise spécialisée dans les biotechnologies agricoles, comme les semences, les pesticides, ou les organismes génétiquement modifiés (OGM).

Elle a fait beaucoup de bruit ces dernières années avec les scandales relatifs au glyphosate. Le géant, qui a fêté ses 117 ans cette année, arrive à s’imposer face aux Etats par le biais d’une machine bien huilée : les commanditaires donnent leurs ordres, les exécutants les appliquent, et enfin les agriculteurs et les scientifiques légitiment l’ensemble de cette machinerie.

Ce système entretient plus précisément une politique de l’ignorance. L’agnotologie est la science de l’ignorance. Pour François Dedieu, l’ignorance qui entoure les effets de ces substances, nocives pour la santé et l’environnement, est en partie le produit d’une construction sociale, par laquelle des acteurs s’efforcent d’en cacher les effets ou d’éviter qu’ils ne fassent l’objet d’investigations scientifiques. Monsanto agit comme un “marchand de doute” en participant activement à la construction de l’ignorance. Trois “strates” d’acteurs tiennent un rôle essentiel : les élus – premiers acteurs de l’agnotologie –, l’opinion publique – bien que divisée sur la question – et enfin, l’expertise scientifique qui, manipulée par Monsanto, permet de finaliser l’ignorance.

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L’homme politique comme premier acteur de la construction de l’ignorance

Tout d’abord, et de façon générale, les OGM étaient utilisés en réponse aux enjeux de la fin du XXème siècle. L’essor démographique faisait peser sur le monde le risque d’une augmentation de la famine. Les élites politiques s’en sont donc totalement remises à l’utilisation des produits de Monsanto, permettant de nourrir un maximum d’individus, mettant ainsi fin au risque de famine. Cela qui a permis l’installation hégémonique de l’entreprise, devenue aujourd’hui le géant que nous connaissons.

Les hommes politiques sont les premiers producteurs de l’ignorance. La notoriété qu’ils possèdent leur offre le pouvoir d’infirmer ou de légitimer les informations scientifiques. Par exemple, Barack Obama, lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle a déclaré que “les avancées dans les modifications génétiques des plantes ont apporté d’énormes bénéfices aux agriculteurs états-uniens. Je crois que nous pouvons continuer à modifier les plantes en toute sécurité avec les nouvelles méthodes génétiques.” Par cette simple déclaration, il encourage l’utilisation des OGM et autres substances. Il est aussi utile de savoir qu’il a choisi parmi ses conseillers scientifiques Gilbert Ommen, un ancien directeur de Monsanto.

Monsanto est si bien installée, qu’elle n’investit que 400 000€ par an à l’échelle internationale pour le lobbying. L’usage du pantouflage est monnaie courante. Monsanto va offrir un poste haut placé dans son entreprise à un homme politique, qui fera jouer son réseau, en faveur des intérêts de la firme multinationale.

Malgré tout, certains hommes politiques s’opposent à l’utilisation du glyphosate. Prenons l’exemple de la France où, Agnès Buzyn (ministre de la Santé) et Nicolas Hulot (ancien ministre de la Transition écologique et solidaire) s’opposaient à l’utilisation du glyphosate, alors que Stéphane Travert (ancien ministre de l’Agriculture) y était favorable.

Ces désaccords fragilisent le pouvoir de l’exécutif. Associés à une pression des lobbys, ils ralentissent le processus de formulation du problème public. C’est de cette manière que Monsanto maintient l’ignorance autour de la question.

Cette distorsion d’opinion se répercute aussi sur le public.

La mobilisation d’une opinion publique productrice de savoir

On pense tout de suite aux organisations non gouvernementales (ONG) qui, à travers des pétitions organisent des campagnes productrices de savoir, comme par exemple Greenpeace qui a recueilli 1,3 milliard de signatures pour sa pétition demandant l’interdiction du glyphosate.

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Une partie de la population commence, petit à petit, à se rendre compte de l’impact néfaste de ces produits, tant sur la santé que sur l’environnement.

Cependant – étrangement –, les agriculteurs – directement touchés par les effets du glyphosate car principaux utilisateurs – plaident en faveur de ce pesticide qui facilite leur travail. Le lobby des agriculteurs est très puissant, notamment en France et aux États-Unis où l’agriculture représente une part importante du PIB. Pour autant, Monsanto va jusqu’à orchestrer des témoignages de faux agriculteurs français afin de s’opposer à l’interdiction de l’usage du glyphosate. Ils souhaitent “défendre personnellement l’utilisation sûre et continue du glyphosate en France. Il s’agit d’actions destinées à produire l’ignorance au sein même de l’opinion publique.

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Malgré cette tentative de manipulation de l’opinion publique, Monsanto a été forcée de “se cacher” derrière Bayer. Peu de temps après leur fusion, il a été décidé de supprimer le nom de Monsanto, du fait de sa connotation négative.

La manipulation de la science par les constructeurs de l’ignorance

L’approche scientifique est essentielle. Elle est censée être la référence la plus précieuse en matière de savoir, ce qui devrait permettre de combattre l’ignorance. Mais même là, Monsanto fait usage de procédés qui lui permettent de défendre ses intérêts.

La firme utilise ce qu’on appelle le “ghostwriting”. C’est à dire qu’elle demande à des scientifiques, contre rémunération, de signer des articles (co)écrits par ses employés. Ainsi l’entreprise bénéficie de la crédibilité scientifique de la personne qui signe l’article.

A contrario, elle tente de décrédibiliser les recherches contraires à ses intérêts. Ce fut le cas des études menées par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) qui ont classé le glyphosate comme “cancérigène probable”. Monsanto, via des menaces exercées par ses avocats, a alors tenté de persuader les chercheurs de ne pas publier leurs travaux. Elle a ensuite tenté de décourager les bailleurs de fonds du CIRC, afin qu’ils n’aient plus de ressources, et enfin, elle a remis en cause la crédibilité des chercheurs. Cette pratique ne fonctionne que partiellement, car le Centre a tout de même publié ses résultats. C’est ainsi que la “co-écriture” de certains articles a pu être mise en lumière.

Monsanto va jusqu’à racheter “The Climate Corporation” pour se donner un côté un peu plus “vert”. C’est ce qu’on appelle le Greenwashing. Pour adopter un côté plus philanthropique et caritatif, la firme a même développé en 1964 Monsanto Fund (Fondation Monsanto). Cela a pour conséquence de semer le doute autour des travaux scientifiques. L’opinion publique ne sait plus qui croire, d’autant plus que les hommes politiques jouent eux-aussi un grand rôle dans le choix des études citées.

On peut donc voir que les trois strates d’acteurs sont interdépendantes. C’est ainsi que Monsanto arrive à entretenir une ignorance autour de ses produits, malgré des remises en question de plus en plus incisives, fréquentes et médiatisées.

Article rédigé par M. Chenet, C. Dubesset-Vautier, L. Henrion

Petit quizz pour aller plus loin : https://urlz.fr/8sdG

Bibliographie :

COMBAT-MONSANTO. Combat Monsanto, pour que le monde de Monsanto ne devienne jamais le nôtre [en ligne] (2008). Disponible sur <https://urlz.fr/8rg9> (Consulté le : 29/11/2018)

MONSANTO. Advancing together as one [En ligne] (2013). Disponible sur <https://urlz.fr/8sda> (Consulté le : 04/12/2018)

DEDIEU François, JOUZEL Jean-Noël, Comment ignorer ce que l’on sait ? Revue française de sociologie, 2015, 56-1, Pages 105 à 133 (Consulté le : 05/12/2018)

FRANCE INFO. “Monsanto Papers” : acheter des scientifiques, ça s’appelle du “ghostwriting” (et c’est légal) [En ligne] (2011) Disponible sur <https://urlz.fr/8rgs> (Consulté le : 27/11/2018)