Le lobby évangélique aux États-Unis

En rouge, la devise nationale imprimée sur le billet d’un dollar.

Depuis l’élection de Donald Trump le 8 novembre 2016, les évangéliques, mouvement fondamentaliste de la religion chrétienne protestante, se retrouvent sur le devant de la scène médiatique comme politique. Mais depuis plusieurs décennies déjà, l’idéal puritain chrétien défendu par les évangéliques fait partie intégrante de l’image que renvoient les États-Unis, souvent décrits comme une nation où le religieux occupe une place centrale, jusqu’à sa devise nationale In God We Trust [i]. Pourtant, l’État américain est défini comme laïc par sa constitution, et a pu prouver de nombreuses fois au cours de son histoire sa volonté à respecter cette laïcité. Cette situation, paradoxale au premier abord, illustre les contradictions que peut comporter le système législatif et administratif américain.

L’État américain et la religion : une relation complexe

La Constitution des États-Unis étant rédigée en 1787 et ratifiée en 1788, elle porte en elle toute la tradition humaniste du siècle des Lumières. En suivant cette logique, elle exclut le divin et érige l’Homme et ses lois comme autorité suprême. C’est ainsi que dès le premier amendement, les délégués de la convention de Philadelphie interdisent au Congrès de légiférer sur les affaires religieuses. Le paragraphe 3 de l’article 6 préserve le personnel de l’État fédéral de toute contrainte religieuse liée à l’exercice de ses fonctions.

Toutefois, le caractère fédéral du système américain vient apporter une première nuance. En effet, la législation des États-Unis fonctionne sur le principe de la subsidiarité, c’est-à-dire que toute décision pouvant être prise à l’échelle locale n’impliquera pas le gouvernement fédéral. Ainsi, la Cour Suprême, qui représente la juridiction fédérale, ne sera saisie qu’en dernier ressort. En d’autres termes, elle corrige, plus qu’elle ne prévient, les atteintes la Constitution. Cependant, la loi fédérale s’enrichit au fur et à mesure des jurisprudences qui auront un effet préventif sur chaque cas similaire qui suivra [ii].

Le champ d’influence traditionnel des lobbys religieux

La laïcité à l’américaine a pour objectif de garantir la liberté de culte bien plus que d’éloigner le religieux des affaires politiques. Ainsi, l’absence de religion officielle encourage, plus qu’elle ne freine, les mouvements militants soutenus par les communautés religieuses. Parmi eux, l’Eagle Forum, groupe d’intérêt fondé par Phyllis Schlafly, avocate constitutionnaliste et activiste catholique. Ce dernier est célèbre pour avoir empêché la ratification par deux tiers des États de l’Equal Rights Amendment (ERA) de 1972, nécessaire à l’amendement de la Constitution. Cette action a été menée à bien par la mobilisation de nombreuses communautés catholiques et évangéliques, qui forment dès lors une nouvelle Droite chrétienne qui consacre le retour du religieux dans la prise de décision politique.

De plus, si la Constitution permet en théorie la liberté religieuse aux individus souhaitant exercer des fonctions électorales, il y a dans les faits des religions qui facilitent l’accession à ces fonctions, tandis que d’autres sont un handicap. Ainsi, John F. Kennedy, de confession catholique, n’aura de cesse de promettre que sa foi n’aura pas d’incidence sur les décisions politiques, alors que la profession de foi de Jimmy Carter, évangélique très assumé, lui assurera l’appui des États du Sud. Par ailleurs Gerald Ford sera contraint par la Droite chrétienne à ajouter à son programme deux propositions d’amendement constitutionnel, instaurant respectivement l’interdiction de l’avortement et le rétablissement de la prière dans les écoles.

La liberté de culte, point fondamental dans la culture politique des États-Unis, se heurte donc très souvent au poids majeur des communautés religieuses dans la mise en œuvre des programmes d’action. Ainsi, le religieux, qui s’était éloigné des affaires politiques depuis près d’un siècle pour ne se manifester que sur des questions sociétales, va se réaffirmer progressivement à partir des années 1970. Selon l’étude menée par Prisca Perani, c’est l’autorisation de l’avortement en 1973[iii], qui déclenchera la réorganisation politique de la sphère religieuse en une Nouvelle Droite chrétienne, avec l’appui des républicains qui voient en ce mouvement une occasion de rallier à leur cause le grand nombre d’électeurs conservateurs insatisfaits par la tendance progressiste majoritaire. Mais l’agenda politique de cette Nouvelle Droite va sortir du champ d’action traditionnel des groupes d’intérêt religieux pour se centrer sur des secteurs d’intervention qui étaient jusqu’ici sécularisés, et de cette manière, changer radicalement le rapport entre citoyens et gouvernement, mais aussi la place de l’évangélisme américain sur la scène internationale.

Les évangéliques et l’État-providence

L’évangélisme étant une branche fondamentaliste de la réforme protestante, il se caractérise en tout premier lieu par une apologie de l’individualisme. C’est cet aspect qui explique son succès aux États-Unis, puisqu’elle est parfaitement compatible avec la doctrine libertarienne ancrée dans la culture et les institutions du pays.

Des études sociologiques conduites par l’Université du Michigan ont par ailleurs démontré une corrélation entre la pratique de la religion évangélique et le rejet des politiques publiques d’aides sociales. Il faut toutefois préciser que cette corrélation n’est valable que pour les milieux blancs, les communautés afro et latino-américaines tendant plutôt à favoriser les mesures de discrimination positive.

Dans les faits, cela s’est notamment vu lors de l’élection de Donald Trump, candidat antisystème et anti-État, qui doit son succès auprès des évangéliques (80% l’ont soutenu) en grande partie à son hostilité envers l’Obamacare, programme d’aides sociales aux antipodes de l’idéal libertarien protestant. 

La politique étrangère

Le vice-président Mike Pence (à gauche) et le Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahou (à droite) le 22 janvier 2018, jour de l’annonce du déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem. Source : Wikimedia Commons

C’est le récent transfert de l’ambassade américaine d’Israël à Jérusalem qui a mis en lumière l’influence des évangéliques sur la politique étrangère depuis l’intérieur de la Maison Blanche, notamment à travers le choix de désigner Mike Pence, vice-président « chrétien, conservateur et républicain, dans cet ordre » [iv], pour annoncer la décision devant la Knesset [v]. En effet, l’investiture de Pence comme candidat à la vice-présidence avait permis au parti républicain de récupérer l’électorat le plus fondamentaliste des évangéliques, parmi lequel les chrétiens sionistes, alors séduits par la promesse de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël.

Pourtant, des organisations chrétiennes sionistes se développent en marge de l’action gouvernementale dès les années 1970. Parmi elles, l’International Fellowship of Christian and Jews (IFCJ) [vi] qui lève depuis plusieurs décennies des fonds pour financer l’exode des juifs américains en Israël à travers le projet Stand for Israel qui mobilise plusieurs dizaines de milliers d’églises évangéliques. La somme récoltée s’élève à près de 60 millions de dollars entre 1994 et 2004, auprès de 250 000 personnes [vii].

La doctrine évangélique est également centrale dans le soft power américain. En effet, elle s’exporte massivement, en symbole de modernité, emportant avec elle la culture américaine qui influence les sociétés des pays émergents tels que les Philippines, la Corée du Sud ou à plus forte raison, le Brésil, qui a été au cours de la dernière décennie théâtre de bouleversements politiques et sociaux majeurs, causés par une puissante action militante menée par les communautés évangéliques, fortement inspirées du modèle américain.

La question climatique

Depuis le début des années 2000, une prise de conscience concernant l’environnement s’est développée au sein de la sphère évangélique américaine. En effet, une nouvelle interprétation de la doctrine protestante conçoit la question climatique comme une responsabilité des fidèles envers la nature que Dieu leur aurait offert. Ainsi est créé l’Evangelical Climate Initiative, qui regroupe à ce jour plus de 300 leaders évangéliques (selon leur site officiel). Le manifeste Call to Action, signé par la majorité des acteurs du mouvement, somme le gouvernement d’agir contre le réchauffement climatique, notamment en faisant pression pour que ce dernier s’engage à une transition énergétique qui amènerait à 100% d’énergies renouvelables en 2030. Leur principal moyen d’action est leur influence majeure sur l’électorat, qui pousse les responsables politiques à suivre leurs recommandations afin d’assurer leur réélection. Toutefois, l’effet de ces actions reste aujourd’hui limité, du fait du manque d’unité au sein du mouvement.

Article rédigé par Oskar ROUSSEAU

[i] De l’anglais, littéralement « En Dieu nous croyons ».

[ii] Règle du précédent en vigueur dans le droit américain : la justice n’est pas codifiée mais s’appuie sur les décisions précédemment rendues.

[iii] Arrêt de la Cour Suprême, Roe vs. Wade

[iv] Propos tenus par Mike Pence lors de son discours d’investiture le 21 juillet 2016.

[v] Chambre unique du Parlement israélien siégeant à Jérusalem.

[vi] Fraternité Internationale des Chrétiens et Juifs fondée par le rabbin Yechiel Eckstein

[vii] Chiffres de l’étude de Prisca Perani, « Les chrétiens sionistes aux États-Unis » dans Matériaux pour l’Histoire de notre temps, 2004, n°75, pp 76-85

Références :

Khari BROWN, « Denominational Differences in Support for Race-Based Policies Among White, Black, Hispanic, and Asian Americans », Journal for the Scientific Study of Religion, 2009, Vol. 48, No. 3. Disponible sur : https://www.researchgate.net/profile/R_Brown/publication/230260391_Denominational_Differences_in_Support_for_Race-Based_Policies_Among_White_Black_Hispanic_and_Asian_Americans/links/59f88ecca6fdcc075ec98c97/Denominational-Differences-in-Support-for-Race-Based-Policies-Among-White-Black-Hispanic-and-Asian-Americans.pdf

SMITH et A. LEISEROWITZ, « American evangelicals and global warming », Global Environmental Change, 2013, No. 23, pp. 1009-1017. Disponible sur : http://hydrodictyon.eeb.uconn.edu/eebedia/images/e/eb/Evangelicalwarming.pdf

Denis LACORNE « Une laïcité à l’américaine », Études, 2008, Tome 409, pp. 297-305. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-etudes-2008-10-page-297.htm

Prisca PERANI, « Les chrétiens sionistes aux États-Unis », Matériaux pour l’Histoire de notre temps, 2004, n°75, pp 76-85. Disponible sur : https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2004_num_75_1_996