La feuille de paye et le caddie

L’ouvrage de Lionel Fontagné professeur d’économie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’école d’économie de Paris, fut publié cette année 2021, aux éditions Sciences Po, en pleine crise de la Covid-19. Cette dernière a exacerbé la dépendance des Etats à la mondialisation et, de fait, a mis en lumière ce qui était déjà une évidence pour beaucoup, à savoir la perte de souveraineté des États face aux firmes transnationales. La pénurie de masques lors du premier confinement illustre parfaitement cette idée. Ici, l’économiste focalise son analyse sur les perdants de cette mondialisation et le sentiment de lassitude qui entoure cette dernière.


L’ouvrage est rédigé de façon ludique et accessible aux allures de roman policier. En effet, Lionel Fontagné, mène l’enquête à la manière d’un inspecteur,  cherche des preuves, des suspects, des victimes…etc. La présence de termes spécifiques aux sciences économiques ne sera pas dérangeante pour les novices car l’auteur fait preuve d’une certaine pédagogie à l’égard de ses lecteurs. Pour ceux qui ont d’ores et déjà quelques notions dans ce domaine, la lecture de l’ouvrage leur permettra d’approfondir la question des effets de la mondialisation sur l’économie nationale. L’auteur à travers cet ouvrage étudie les effets de la mondialisation sur les bassins d’emplois nationaux. D’où le choix de ce titre qui met en parallèle les produits importés, que l’on retrouve dans le caddie, et l’impact sur les salaires et l’emploi, illustré par la fiche de paye.

L’essentiel de la thèse de l’auteur est consacrée aux perdants de la mondialisation : qui sont-ils ? Pourquoi perdent-ils ? Comment ? Chacun des quatre chapitres pose une question fondamentale qui permet de faire avancer l’enquête. Quelle est la responsabilité de la mondialisation dans la dégradation de la situation des travailleurs non qualifiés dans les pays avancés ? Comment le commerce international façonne le marché du travail au niveau national ? Quels sont les gains et les pertes de la mondialisation ? Quel est l’impact de la délocalisation des activités de production sur l’emploi industriel en France ?

La Chine, le suspect idéal

L’auteur réfute dès le départ l’idée populaire selon laquelle les importations en provenance de Chine seraient responsables des pertes d’emplois et de la baisse des salaires en France. Sur la période 2001-2008, à savoir la période de montée en charge de la Chine depuis son entrée à l’OMC jusqu’à la crise, 88 000 emplois ont été supprimés à mettre en parallèle avec les 200 000 emplois créés chaque année en France. De fait les pertes d’emplois sont très largement inférieures à la création d’emploi, ce qui n’enlève rien au fait que les individus ayant perdu leur emploi sont réellement perdants. Une fois la Chine écartée, Lionel Fontagné va dresser la liste de trois coupables, complices qui plus est, à savoir : la mondialisation en elle-même, les délocalisations et le progrès technique. Néanmoins, il ne met pas tant en cause la mondialisation, que l’incapacité des politiques publiques à en redistribuer les bénéfices aux perdants.

Les perdants et les gagnants au jeu de la mondialisation

S’il y a des coupables, cela induit qu’il y a des victimes. Ici, l’économiste les qualifie de perdants de la mondialisation. Ces derniers représentent une classe très spécifique de travailleurs. Ce sont les salariés effectuant des taches routinières ou codifiables, localisés dans les zones d’emplois, spécialisés dans les activités fortement concurrencées par les pays à bas salaires. De fait, «les pertes sont très ciblées géographiquement, sur des territoires particuliers, dans des bassins d’emplois particuliers, sur des types d’emplois particuliers. Ce qui fait que les inégalités territoriales sont au coeur de la mondialisation », confiait Lionel Fontagné lors d’une interview pour France Info. Et c’est à cause de cette spécification que les perdants semblent condamnés, sans perspective d’avenir professionnel après la perte de leur emploi. Ces travailleurs étant peu qualifiés, la reconversion dans un autre domaine d’activité semble très complexe. C’est ici que la critique de l’auteur envers l’absence de politiques publiques prend tout son sens. Le taux de chômage des non-qualifiés est très élevé en France du fait de cette quasi-impossibilité de reconversion et de l’insuffisance des formations. Cette lassitude de la mondialisation a favorisé la montée des partis populistes qui favorisent le repli national au détriment de la mondialisation. Les institutions du marché du travail ne protègent pas les salariés à bas salaire.

De même, s’il y a des perdants, cela sous-entend qu’il y a des gagnants. Les premiers gagnant sont bien évidement les consommateurs qui bénéficient d’un plus large choix et à meilleur prix. Lionel Fontagné démontre que sur une année, cela représente environ 1200 € de gagné par ménage. Il compare des produits importés d’Asie à des produits français équivalents et la conclusion est sans appel : les produits importés sont deux à trois fois moins cher que leurs équivalents bleu-blanc-rouge. Néanmoins, ce gain de pouvoir d’achat ne garantit en aucun cas un reclassement vers le haut pour les perdants de la mondialisation. Les entreprises ont certes un moindre besoin en salariés dotés de compétences spécifiques, néanmoins, elles ne peuvent se passer aussi facilement des travailleurs qualifiés, tel que les ingénieurs.

Ainsi, les gagnants de la mondialisation gagnent deux fois, 49% des français estiment bénéficier du commerce international. D’une part s’ils exercent un métier très demandé, comme les data scientist, leurs salaires vont drastiquement augmenté et ils ne seront pas menacés par une quelconque délocalisation. Et dans un deuxième temps, grâce à la baisse de l’indice des prix à la consommation permise par les exportations. En revanche, les perdants perdent en salaire en étant contraints d’accepter un emploi moins rémunérateur. De plus, rien ne garantit que la baisse des prix suffise à compenser leur perte de salaire. En substituant leur souveraineté nationale à la mondialisation, les Etats favorisent les emplois les plus qualifiés sans donner de perspective d’avenir aux sacrifiés. Rien d’étonnant au fait que la pensée antimondialiste connaissent un essor important ces dernières années, tout comme les partis populiste. Comme l’affirmait l’économiste Jacques Sapir : « il reste dangereux de se retrancher derrière l’argument de la coopération mondiale pour ne rien faire dans son propre pays ».

La mondialisation, un bouc-émissaire ?

La crise sanitaire a permis de mettre en lumière les interdépendances qui façonnent aujourd’hui les relations commerciales mondiales et les vulnérabilités qui leurs sont associées. Cela a donc conduit à relancer les débats autour de la relocalisation de la production, de la réglementation du libre-échange et de la responsabilité des Etats et de leurs politiques publiques. Comme dit précédemment, la mondialisation a supprimé ou déplacé les emplois les plus routiniers et codifiables vers les pays à bas salaires, et à fortement favorisé les salariés les plus qualifiés et adaptables. Est-il alors intelligent de relocaliser les productions afin d’en faire bénéficier les perdants ? Ce n’est pas une solution convenable pour l’auteur. Ce dernier affirme qu’à défaut de relocaliser pour robotiser, il faudrait localiser de nouvelles productions dans de nouveaux domaines d’activités comme les composants électroniques, les médicaments ou les batteries par exemple. La mondialisation a changé de visage, l’échange de biens s’est substitué à l’échange de services. Le contexte actuel impliquant une prépondérance du télétravail pourrait donner lieu par la suite à des délocalisations dans le domaine des services après la crise. Si les entreprises peuvent délocaliser les services à la maison, qu’est ce qui les empêcherait de le faire à l’autre bout du monde.

Les véritables coupables de cette situation sont les Etats qui préférant s’adapter au commerce internationale, ont délaissé les travailleurs les moins qualifiés dans leur propre pays. L’absence de politique publique n’ayant su redistribuer les bénéfices de la mondialisation aux perdants est tout autant coupable. L’action publique, pour Jean-Claude Thoenig et Yves Mény, correspond aux « actes et non actes engagés d’une autorité publique face à un problème relevant de son ressort ». L’Etat français n’a pas su gérer les inégalités de développement entre les territoires,  certains possédant de fort bassins d’emplois, et ne semble pas prendre en considération l’augmentation du chômage chez les non-qualifiés. Il parait donc mal venu de mettre toute la responsabilité sur le dos de la mondialisation alors que les Etats auraient pu éviter cette situation en mettant en place des politiques redistributives ou en localisant de nouvelles productions. C’est un schéma assez défaitiste que nous dépeins l’auteur, les perdants semblent condamnés tant que l’Etat ne leur accordera aucune attention, tandis que les gagnants sont exempt des conséquences néfastes de la mondialisation. Cette dernière a mis en évidence les interdépendances entre Etats mais à également agrandit le fossé séparant les deux extrémités de l’échelle sociale.

Bien que l’essai se présente comme une enquête survolant tous les horizons possibles afin de trouver des responsables, nous pourrons facilement reconnaitre qu’il prend très peu d’autres exemples que la Chine (bien que ce soit le suspect idéal et centrale, on ne peut négliger l’impact de l’Inde dans le secteur du textile ou encore le Brésil dans le secteur agroalimentaire, ou encore d’évoquer seulement les Etats-Unis ou la France pour évoquer les pays développer). De plus l’auteur se propose de trouver des suspects pour condamner les effets négatifs ou positifs sur le marché du travail, néanmoins il n’évoque à aucun moment l’action de l’Etat, qui peut avoir un rôle essentiel. En effet, bien qu’il évoque les effets produits, il n’explique pas quelles ont été les actions politiques menées pour limiter ou accentuer ces effets. Par exemple face aux restructurations de la part salarial dans les entreprises, les délocalisations ou encore des inégalités des salaires, on pourrait s’attendre en vue de son expertise à une partie qui soumettrait des solutions comme des subventions pour éviter les délocalisations, une revalorisation des salaires les plus bas pour compenser la perte des réorientations professionnels ou encore faciliter l’apprentissage de nouvelles compétences ou diplômes facilitant leur réinsertion professionnels pour éviter le chômage de longue durée.

Baptiste LOPES ESTEVES et Paul TOURNAIRE