Le collège unique est-il réformable ?

Clé de lecture : Historique du collège unique

Les nouveaux résultats du rapport PISA ont été publiés le 6 décembre dernier, et une fois de plus, le niveau des élèves français demeure médiocre. La France se place en milieu de tableau avec la 26e position, largement derrière l’Allemagne ou le Royaume-Uni (tous deux ex-æquo à la 15e place). Singapour arrive en première position cette année.
Si ce classement occasionne un débat en ce qu’il établit des modèles de réussite scolaire, la pertinence de ce test n’est pas absolue : Marie Duru-Bellat, sociologue française, critique des estimations chiffrées non-fiables, des tests réalisés sur une tranche d’élèves de 15 ans sans prise en compte réelle de leur niveau et traduits afin d’être étudiés. Les conclusions que l’on en tire seraient alors insuffisantes pour critiquer ou instaurer à elles seules une politique éducative.

En France, les politiques éducatives s’inscrivent dans un benchmarking européen et international. L’approche par compétences est ainsi privilégiée dès le projet DeSeCo (Definition and Selection of Competencies) de l’OCDE en 2005. Elle vise la capacité réelle et individuelle à mobiliser des compétences, ainsi que des connaissances théoriques et pratiques. L’objectif pour l’élève étant de réussir à dépasser l’application stricte de ces enseignements afin de pouvoir les appliquer dans d’autres contextes. Cette approche est celle préconisée par Andreas Schleider, créateur du classement PISA, qui se sert des statistiques pour faire progresser le système éducatif. Il parcourt les pays de l’OCDE afin de promouvoir ses valeurs sur le renouvellement de l’école, étant persuadé du lien direct entre la qualité de l’éducation, son équité et la croissance des pays.

Qu’en est-il en France ?

En 2013, Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale avait pris les résultats de PISA au sérieux pour concevoir la loi de refondation de l’école et donnait la priorité à l’école primaire. En 2016, c’est le collège qui a été réformé.

La loi Vallaud-Belkacem, entrée en vigueur le 1er septembre dernier est une énième tentative d’amélioration du collège unique. C’est le résultat d’une décision concertée entre le comité « Refondons l’école » et les différents acteurs de la société civile, tels que GRDS, syndicat prônant la démocratisation de l’école ou l’ESPE (Ecole supérieure du professorat et de l’éducation). Le débat divise, entre le souhait de préserver la culture humaniste du collège et celui d’un collège plus diversifié qui renforce l’initiative de ses acteurs. Chaque acteur a son avis sur la question, mais la volonté première demeure celle de placer l’élève au cœur des préoccupations.

La réforme aboutit à la création de temps en petits groupes (Accompagnement Personnalisé et Enseignements Pratiques Interdisciplinaires), l’enseignement renforcé des langues vivantes, et le maintien des cours de latin et de grec. Elle vise à sauvegarder l’égalité des élèves en garantissant la réussite de tous, quel que soit le niveau de l’élève, par la maîtrise des savoirs fondamentaux et complémentaires adaptés au monde actuel. Ce n’est rien d’autre que l’objet du modèle éducatif incarné par le collège unique datant de 1975, désormais objet de discorde.

Le Collège Unique, un modèle remis en cause

Aujourd’hui, l’existence du collège unique est remise en cause. De nombreuses inégalités entre collégiens ou entre établissements existent : notamment la reproduction des inégalités sociales par le système lui-même (Bourdieu et Passeron), une ségrégation sociale et urbaine (Van Zanten) et une forme de ségrégation ethnique (Felouzis). Les différences entre établissements sont telles que, sous l’effet d’une forme de ghettoïsation, le problème de l’homogénéité se substitue à celui de l’hétérogénéité de la population scolaire (Delahaye).

Ces inégalités sont aussi renforcées par le manque de formation des enseignants pour faire face à l’hétérogénéité des élèves, ainsi que par des acteurs qui opposent une résistance à certaines politiques. C’est d’abord le cas des parents d’élèves qui choisissent un collège privé ou un établissement hors de la carte scolaire, qui affecte les élèves dans un établissement proche de leur domicile. Les options, telles que le latin et le grec, servent aussi à différencier les meilleurs élèves, souvent issus des milieux les plus favorisés.

Le Collège Unique, un héritage vieux de 40 ans

Pourtant, face à ces inégalités et contournements de la politique éducative, l’État n’a cessé de mettre en place des politiques publiques visant l’égalité. L’éducation prioritaire, dès 1981, cible les établissements en difficulté et leur alloue plus de moyens. C’est l’aveu de l’échec de la pleine réalisation de l’unicité du collège.

Des classes SEGPA (Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté) sont créées en 1996 pour des élèves en échec scolaire. Les enseignements sont proposés en petits groupes, avec des rythmes différents, pour préparer un diplôme professionnel. C’est la preuve que des élèves différents requièrent des collèges différents.

Face à cette multiplicité de mesures proposées par les décideurs politiques, les chercheurs se heurtent toutefois à des difficultés d’évaluation. Le changement permanent ne permet pas le recul que nécessite une évaluation, mais le bilan semble mitigé. La politique se fait sur un temps court, l’évaluation sur un temps long. Par exemple, les critères de l’éducation prioritaire ont souvent changé, ne permettant pas de définir l’efficacité de l’intégration dans cette catégorie.

En outre, l’évaluation ne permet pas toujours de prendre une décision politique. Il a été montré par Combessie que, dans le cas où une inégalité entre deux groupes persiste dans le temps, mais dans une moindre mesure, il existe autant d’applications statistiques permettant de conclure à une démocratisation que d’applications permettant de conclure à une absence de celle-ci ; et ces applications sont toutes d’égales valeurs mathématiques. Si l’on peut prouver aussi bien qu’une certaine mesure est efficace et qu’elle ne l’est pas, comment savoir s’il faut la reconduire ?

Au vu de la difficulté pour les évaluateurs et les chercheurs de remplir un rôle d’aide à la décision, ce sont souvent les divisions partisanes qui servent de repère à la décision à prendre. Chaque nouveau ministre, voulant avoir une réforme à son nom, s’empresse de forger un nouveau projet de loi.

Ainsi, c’est à partir de 1975 que démarre une période de réformes successives plaçant la lutte contre les inégalités sociales au cœur de leurs interventions. Avec la réforme du collège unique, René Haby, ministre de l’éducation, a pour ambition de moderniser et de démocratiser l’enseignement. En d’autres termes, il souhaite mettre en place une école moyenne, capable d’accueillir tous les élèves sans distinction de niveau ou d’appartenance à un groupe ethnique ou social. Il s’agit de passer d’un système éducatif sélectif et discriminatoire, composé de filières distinctes, à un système basé sur un tronc commun de formation. Largement inspiré du Plan Langevin-Wallon de 1946, le projet envisage d’aller plus loin en mettant en place un socle commun de connaissances. Néanmoins, ce concept est rejeté par l’opinion publique, et ne sera instauré qu’en 2005 par la loi Fillon.

L’héritage légué par cette réforme est encore présent au sein de nos établissements. Seulement, si l’on admet devoir le collège d’aujourd’hui à la réforme de 1975, il est important de rappeler que son approbation ne s’est pas faite sans difficultés. La première d’entre elles réside dans l’identité mal définie du collège. En effet, il concourt face aux institutions prestigieuses que sont l’école primaire associée à Jules Ferry et le lycée à Napoléon. Est-il un prolongement de l’école élémentaire ou une préparation au lycée général ? Sa nature fait débat. Le collège unique ne remplit pas toutes ses ambitions.

Au cours des gouvernements suivants, les mesures recentrent peu à peu leur attention sur l’élève et sa singularité. L’objectif n’est plus tant de créer « un collège pour tous, mais un collège pour chacun ». Toutefois, les inégalités persistantes entre les élèves se creusent, et nous empêchent toujours d’affirmer avec certitude l’efficacité des réformes entreprises.

Coécrit par Audrey Bécrit, Auriane Biron et Kate Lafolé

Sources :
Brizard Caroline, L’Obs, « Le ministre mondial de l’éducation », N°2718-08/12/2016
http://www.alterecoplus.fr/lire-prochaine-enquete-pisa/00012723, Duru-Bellat Marie
Delahaye Jean-Paul, « Le collège unique, miroir grossissant des difficultés de gouverner l’éducation », Pouvoirs, 3/2007 (n° 122), p. 5-17.
URL : http://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2007-3-page-5.htm
DOI : 10.3917/pouv.122.0005
Zaffran Joël, « Le collège unique est-il (vraiment) un maillon faible ? », Sociologies pratiques, 2/2012 (n° 25), p. 99-109.
URL : http://www.cairn.info/revue-sociologies-pratiques-2012-2-page-99.htm
DOI : 10.3917/sopr.025.0099
Sawicki Frédéric, « Pour une sociologie des problématisations politiques de l’École », Politix, 2/2012 (n° 98), p. 7-33.
URL : http://www.cairn.info/revue-politix-2012-2-page-7.htm
DOI : 10.3917/pox.098.0007
La Documentation Française, Dossier « Le collège unique de 1975 aux années 2000 », La Documentation Française (en ligne), 9/2011. URL : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000130-le-college-unique-de-1975-aux-annees-2000
Delahaye Jean-Paul, «Les difficultés du collège unique : la France à la recherche de son école moyenne », Colloque Le collège unique a-t-il échoué ?  – lycée Henri IV, Paris, 1/2008, 13 p.
Ministère de l’Education Nationale, «Le Collège », Bilan des résultats de l’école– Haut Conseil de l’Education, Paris, 2010, 54 p.
Seguy Jean-Yves, «Ecole Unique, démocratisation de l’enseignement et orientation : le rôle des compagnons de l’université nouvelle »,  L’orientation scolaire et professionnelle, 3/2007, 289-311   URL : https://osp.revues.org/1432#ftn1
« Historique du Collège », extrait JT 20h, Archives Institut national de l’audiovisuel (INA) – France 2, Paris, 5/1999.   URL : http://www.ina.fr/video/CAB99021917/historique-du-college-video.html