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les lobbies économiques dans la bataille

Entre volontarisme citoyen et lobbying pro-industriel, la convention citoyenne pour le climat s’est heurtée à plusieurs difficultés qui ont bouleversé ses ambitions. En effet, l’intérêt général porté par ce projet démocratique inédit s’est progressivement heurté aux intérêts particuliers d’entreprises puissantes et influentes. Ces dernières ont mené une activité de lobbying tardive mais intense en réaction à celle des citoyens. Bénéficiant d’une connaissance accrue du système politique, de la connivence de L’État et de ses institutions et d’un rapport de force déséquilibré. Les lobbies économiques ont su rapidement réorienter le débat au profit de leurs intérêts. En quoi l’arrivée des lobbies économiques dans cette bataille d’influence préfigurait-elle déjà l’échec de la convention citoyenne pour le climat ?

La connaissance de l’appareil d’État

Le lancement de la convention citoyenne pour le climat a progressivement suscité des réactions hostiles aux mesures élaborées. Ces réactions proviennent majoritairement des milieux industriels aéronautiques, automobiles, agrochimiques ou encore publicitaires. Elles se sont transformées en une contestation plus globale – les acteurs s’étant coalisés – dont la forme a pris celle d’une bataille d’influence contre le lobbyisme des citoyens qui a vu son poids politique sous-estimé dans un premier temps.

Ce faisant, les lobbies pro-industriels sont entrés tardivement dans la course mais dans une puissante offensive qui leur a conféré une forte visibilité sur la scène politique et médiatique. Les entreprises – Total, Air France, Thalès, Safran, Airbus, Renault – ont mobilisé des associations professionnelles comme l’Association nationale des industries agroalimentaires ; des organisations patronales comme le Medef, des cabinets de lobbying comme Boury Tallon ; des agences de relations publiques comme Fleishman Hillard, le lobbyiste de Monsanto venu défendre l’aviation ; des cabinets d’avocats d’affaires ; des think tanks et des responsables politiques. Cette organisation est révélatrice de l’expérience de ces entreprises dans la conduite d’une campagne d’influence.

Les lobbies, de plus en plus professionnalisés, détiennent déjà de nombreuses connaissances sur le fonctionnement du système politique car ils militent régulièrement pour faire valoir leurs intérêts et s’opposer aux revendications qui en sont trop éloignées. Leur force de frappe est connue puisqu’ils ont, à plusieurs reprises, entériné ou repoussé des projets de loi important comme la sortie du glyphosate. Cela montre qu’ils savent se faire entendre auprès des décideurs politiques. Ainsi, l’activité de lobbying n’est pas nouvelle et son ancienneté lui confère une légitimité et une reconnaissance dans la sphère politico-administrative. L’État a besoin de ces lobbies et les invite régulièrement à la table des négociations, à produire des expertises et à participer au processus décisionnel. En côtoyant l’administration, les lobbies pro-industriels repèrent les faiblesses de L’État et de ses institutions, ce qui va leur permettre de mieux appréhender le corps politique et d’orienter le débat à leur convenance.

Des pratiques déséquilibrées et de connivence

L’activité de lobbyisme révèle un rapport de force déséquilibré entre un lobby citoyen, mis en difficulté quantitativement et qualitativement, et un lobby économique qui profite de la connivence de l’État et de ses institutions. La convention pour le climat est une compétition politique dans laquelle chaque acteur tente d’imposer ses intérêts. En effet, d’une part la représentativité (et donc le poids) des acteurs est inégale avec d’un côté 150 citoyens et de l’autre, des milliers de lobbyistes. C’est notamment ce que souligne l’une des citoyennes dans un tweet où elle montre ce déséquilibre : 95 participants, 3 citoyens de la convention citoyenne pour le climat et 2 ONG étaient réunis à l’occasion d’une visioconférence. En ce sens, une responsable associative pointait du doigt la transmission ciblée des informations, qui ne parviendrait pas à tous de manière égalitaire. D’autre part, la technicité des procédures peut biaiser la compréhension qu’ont les citoyens de l’affaire, parce que pas formés à cet exercice. Sauf, ironie du sort, Catherine Tissot-Colle, membre de la convention et cadre dirigeante d’Eramet. Mais, ce qui a le plus bénéficié aux lobbies économiques dans leur travail de sape est la connivence de l’Etat et de ses institutions. Ils sont allés chercher leurs alliés au sein même de l’appareil d’État qui a notamment organisé des réunions privées. De plus certains hommes et femmes politiques sont d’anciens chefs d’entreprise ou lobbyistes qui apparaissent donc comme de potentiels soutiens puisqu’ils connaissent la réalité du terrain. Ainsi, Emmanuelle Wargon, ministre du logement, était l’ex-lobbyiste en chef de Danone en matière d’environnement. Elle militait notamment pour défendre l’huile de palme. Mais, l’Etat c’est aussi un acteur économique, actionnaire de la plupart des entreprises concernées par les propositions : c’est notamment le premier actionnaire de Renault.

La réorientation du débat

Les lobbies pro-industriels ont émergé dans le débat car leurs intérêts privés étaient en jeu. Ils n’avaient pas intérêt à voir se concrétiser un projet de loi qui mettrait en péril leurs industries. C’est pourquoi, ils se sont positionnés en défenseur de leur cause et de celle des consommateurs, niant ou minimisant leur impact sur l’environnement et mettant en avant leurs nombreuses actions en faveur de l’écologie. Ainsi, la Direction générale de la performance économique et environnementale des entreprises, disait dans une note à l’attention de Julien Denormandie, ministre de l’agriculture et de l’alimentation que la redevance sur les engrais azotés représentait un « risque élevé de perte de compétitivité pour l’agriculture française vis-à-vis de ses concurrents européens ». La Direction générale de l’aviation civile a rédigé une note au ministère des transports dans laquelle elle montre les pertes économiques et d’emploi susceptibles de se produire. Ces notes commandées par des ministères interrogent la complaisance de l’Etat avec les intérêts privés. Mais, pour les lobbies, avoir la connivence de l’Etat, c’est l’assurance de peser sur la fabrique de la loi.

Ce ne sont donc pas les citoyens qui sont visés, bien qu’ils reçoivent des critiques parfois très virulentes : critique du coût, accusé d’être des populistes, des complotistes, d’être liberticide et de prôner l’écologie punitive. Si l’administration centrale n’est pas insensible à ces arguments traditionnels de perte de compétitivité et de main d’œuvre, c’est également le cas des représentants politiques locaux pour qui l’implantation d’usines, d’entreprises, nourrit leur attractivité et leur taux d’emploi. Les lobbies industriels ont donc su réorienter le débat au profit de leurs intérêts économiques, si bien qu’ils ont mis à mal au delà du climat, toute ambition écologique. Si cela a été possible, c’est aussi en raison du contexte de la pandémie de Covid-19 qui a bousculé l’ordre économique des entreprises, nécessitant une intervention rapide de l’Etat à travers un plan de relance. Il apparaissait donc difficile de maintenir des mesures qui auraient pour effet de les mettre en difficulté.

Malgré les initiatives citoyennes et le volontarisme étatique, les problématiques environnementales soulevées par la convention citoyenne pour le climat ont été reléguées au second plan, au profit d’intérêts économiques défendus activement par les lobbies pro-industriels. Les entreprises ne semblent donc pas prêtes à sacrifier une partie de leurs intérêts économiques en faveur du climat ni même à écouter les revendications des citoyens désireux de bâtir la ville durable de demain.

Victoria-Emeraude Mulowa et Sarah Chouireb

Bibliographie

PETITJEAN Olivier (08/02/2021), Lobbys contre citoyens. Qui veut la peau de la convention climat ? (2021), rapport, Observatoire des multinationales, 21p,

BINCTIN Barnabé (08/02/2021), Comment les lobbys industriels ont saboté les réformes voulues par les citoyens de la Convention climat, Basta !,

DEBOVE Laurie (11/02/2021), Les lobbies ont détruit les mesures de la Convention Citoyenne pour le climat, La Relève et la Peste,

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