[Dossier sur la lutte contre la radicalisation] De la prise en compte de la « radicalisation » à sa mise en œuvre

L’action Publique anti-terroriste se conçoit dans un dialogue entre le passé et le présent. Cette dynamique permet d’analyser les enjeux de sa version moderne : Le Plan d’Action contre la Radicalisation et le Terrorisme (P.A.R.T). Construction sociale, le terrorisme est un terme purement politique qui sert avant tout à désigner « une violence politique considérée comme illégitime » (Ragazzi, 2014). Cette menace à la fois palpable et insaisissable a su générer au cours de chaque époque, à travers diverses formes, une peur collective.

A l’ère de la mondialisation, les moyens et les conséquences sont tels qu’un « hyperterrorisme »  se substituerait au terrorisme traditionnel (Gueniffey, 2003). Confronté à un phénomène terroriste fortement évolutif, les États font face aux limites de leurs stratégies militaires, éradicatrices ou répressives (Camus, 2007). Les attentats qui surviennent, dans le courant des années 2000, les amènent à se mobiliser autour de programmes de lutte contre la radicalisation. Ils s’inscrivent d’abord dans le monde arabo-musulman puis se propagent en Occident.

Depuis vingt ans, en France, les lois anti-terroristes de 1996 [1] et 2006 [2] constituent la clé de voûte d’un appareil de répression anti-terroriste élaboré dès 1964. Dès le milieu des années 1990, les pouvoirs publics cherchent à répondre aux attentats revendiqués au nom de « l’islam politique ». En émane une institutionnalisation d’unités et de sections dédiées à la question, à l’exemple des services de renseignement, aujourd’hui regroupés au sein de la DGSI [3] (Ragazzi, 2014). Des programmes de prévention complètent la logique répressive et témoignent de « l’évolution conceptuelle et pratique » (Camus, 2007) du référentiel anti-terroriste. Cette double approche illustre la complexité d’un phénomène multiforme.

Les attentats du World Trade Center, le 11 septembre 2001, marquent l’émergence « d’un nouveau paradigme de la violence » (Martin, 2005). Dans la religion, la radicalisation n’est pas un phénomène nouveau. Mais, conçue comme l’articulation entre une idéologie extrémiste et une logique d’action violente (khosrokhavar, 2014), la radicalisation est souvent reliée à une interprétation culturaliste religieuse. La radicalisation peut aussi être considérée comme la source d’une révolte générationnelle ou encore, inspirée d’une théorie tiers-mondiste, être liée à l’héritage post colonial et à ses conséquences en termes d’intégration. Si la question est débattue entre experts, force est de constater que la radicalisation apparaît profondément liée à l’Occident, à la mondialisation et à la sécularisation[4] de la sphère religieuse. Pour Dounia Bouzar, par exemple, le religieux “mondialisé”, alors qu’il est traditionnellement lié à une culture spécifique, cherche à s’universaliser et à toucher une masse toujours plus grande d’individus, en leur offrant un “prêt à croire” qui s’apparenterait à « prêt à consommer ».

En France, la politique de lutte contre la radicalisation renvoie à une succession de dispositifs mis à l’agenda politique au gré des événements. F. Ragazzi souligne que « les politiques de contre-radicalisation dures (arrestations, expulsions, gels d’avoirs etc.) se sont inscrites dans « la continuité proactive et anticipatrice de la lutte contre le terrorisme ». A partir de 2012, les services de renseignements s’inquiètent plus particulièrement des départs de combattants européens vers les foyers de radicalisation en Syrie, ainsi que de la cristallisation qui s’opère en milieu carcéral. Pour autant, cette politique apparaît « trop discrète, parfois trop hésitante » pour Pierre Conesa, qui résume ainsi la difficulté des pouvoirs publics à établir une politique de contre-radicalisation, qui ne soit pas uniquement axée sur le volet répressif.

Cette tergiversation est-elle liée à la crainte de révéler ainsi la « une crise » du modèle d’intégration ? Mettre en oeuvre une politique visant à empêcher des citoyens de se radicaliser et de se joindre éventuellement à des groupes violents en Europe et à l’étranger (F. Ragazzi, 2014) constitue une forme de mise en cause de notre modèle social. C’est suite aux affaires Merah (2012) et Nemmouche (2014) que les questions posée par la « radicalisation » se popularise en France. Ces drames révèlent un malaise sociétal en montrant que les terroristes sont des jeunes français radicalisés. Ce changement de paradigme permet une mobilisation plus globale, où se mêlent ressources universitaires, policières et juridiques afin d’identifier, prévenir et légiférer sur « les processus qui font qu’une personne normale devient terroriste » (Ragazzi, 2014). À travers ce triptyque (identifier-prévenir-légiférer) se dessine l’ébauche de la stratégie des pouvoirs publics.

Le Plan d’Action contre les filières terroristes et la radicalisation violente tente cette approche globale.  Il comprend la mise en place d’un numéro vert national « stop djihadisme » et d’un dispositif de pilotage contre la radicalisation. Le P.A.R.T renforce cette contre-radicalisation « douce » en favorisant la multiplication des partenaires. Le partenariat, en matière de sensibilisation, va de l’éducation nationale aux forces de l’ordre, en passant par le travail social. Ce faisant, « le maintien de l’ordre et de la sécurité semblent de plus en plus relever d’un travail de contrôle social » (Camus, 2007).  En effet, le contrôle informel doit agir au cœur des interactions de la vie quotidienne. Au sein des groupes d’appartenances constitués par la famille, les amis, l’école, le travail. Puisque le terrorisme peut s’enraciner dans la sphère « domestique[5] », toute la sphère sociale doit être impliquée. Mais, ce basculement ne marque-t-il pas aussi une méfiance à l’encontre « d’une jeunesse française que l’on pensait apolitique, désengagée et simplement consommatrice » (Boutih, 2015).

Vers une course à la « Dé-radicalisation »

La mise en œuvre d’une politique publique constitue ce moment de l’action publique où la décision se confronte à la réalité, à travers l’application des directives et mesures gouvernementales. Que peut-on en dire aujourd’hui ? Aujourd’hui plus 2260 jeunes “radicalisés” ou en voie de l’être sont pris en charge par les préfectures, 990 familles sont accompagnées dans le cadre des cellules de suivi départementales[9]. On dénombre ainsi plus de 80 associations ou structures partenaires des Préfectures pour la prise en charge psychologique et sociale du public [7]. La dé-radicalisation est devenue un secteur où des associations ne cessent d’émerger, attirées par les appels d’offre des pouvoirs publics.

Parmi les méthodes de dé-radicalisation, on  peut citer la méthode de Dounia Bouzar, qui tente de déconstruire la vision du monde et les projets terroristes d’un individu déjà radicalisé. Le désengagement « consiste à convaincre un individu inclus dans un groupe à abandonner ses activités et si possible sa vision du monde. Mais le retrait du groupe ne signifie pas la dé-radicalisation[8] ». La méthode de Dounia Bouzar, à l’origine largement soutenu par le gouvernement et relayée médiatiquement, suscite aujourd’hui des remises en question. Ses résultats manqueraient de transparence. Mais, les résultats des méthodes de déradicalisation s’avèrent être difficilement quantifiables et notamment en comparaison avec le volet sécuritaire. Un renoncement de la prévention en milieu fermé est envisagé. Face à la menace que représentent les détenus radicalisés en prison, le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas envisage de dissoudre les “unités dédiées” (UD) de prévention de la radicalisation, au profit de “quartiers pour détenus violents” (QDV) assimilés à un régime proche de l’isolement. En milieu ouvert, les pouvoirs publics projettent d’intégrer au contrat de ville, un Plan d’action contre la radicalisation. Ils ambitionnent aussi d’ouvrir d’ici fin 2017, dans chaque région, un centre de réinsertion et de citoyenneté dédié à l’accueil de personnes radicalisées ou en voie de radicalisation avec hébergement.

Les recherches sur le phénomène de radicalisation ne cessent de s’amplifier, la société civile et les professionnels sont de plus en plus formés et les stratégies gouvernementales s’affinent progressivement. Ainsi la course à la dé-radicalisation semble « belle et bien » lancée. Mais il semble trop tôt pour établir une évaluation pertinente. Toutefois, la mise en œuvre des résolutions du PART devrait permettre d’en dresser le bilan.

Coécrit par Inès Berradhia, Carole N’gou  et Yaya Sogodogo

Dans le même dossier : Les Politiques publiques de lutte contre la radicalisation : une gouvernance multi niveaux

 

[1] Loi n° 96-647 du 22 juillet 1996
[2]  Loi n° 2006-64 du 23 janvier 2006
[3] Direction Générale de Sécurité Intérieure
[4] Processus par lequel le religieux se sépare de la sphère de l’Etat
[5] Ce terme est utilisé à plusieurs reprises et désigne la montée d’un terrorisme intérieur propre aux ressortissants d’un pays
[6] Selon le terme D’Olivier Roy qui soutient l’idée d’une révolte générationnelle
[7] http://www.Stop-dijadisme.gou.fr
[8] Pierre Conesa
[9] http://www.Stop-djiadisme.gouv.fr
Sources : 
Ragazzi, F. (2016). Vers un « multiculturalisme policier » ? La lutte contre la radicalisation en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Les études du CERI. Retrieved September 2014, from http://www.sciencespo.fr/ceri/sites/sciencespo.fr.ceri/files/Etude_206.pdf
Gueniffey, P. (2003). Généalogie du terrorisme contemporain. Le Débat, 126(4), 157. http://dx.doi.org/10.3917/deba.126.0157
Khosrokhavar, F. & Châteauneuf-Malclès, A. (2016). La sociologie de la radicalisation : entretien avec Farhad KhosrokhavarRessources en sciences économiques et sociales. Retrieved 10 January 2016, from http://ses.ens-lyon.fr/articles/la-sociologie-de-la-radicalisation-entretien-avec-farhad-khosrokhavar-291659
Camus, C. (2007). La lutte contre le terrorisme dans les démocraties occidentales : État de droit et exceptionnalisme. Revue Internationale Et Stratégique, 66(2), 9. http://dx.doi.org/10.3917/ris.066.0009
Bouzar, D. (2007). La mutation du discours djiadistes : les nouvelles formes de radicalisme musulman. Cahier De La Sécurité Et De La Justice, (30), 88-89.
Pietrasanta , S. (2016). La déradicalisation, outil de lutte contre le terrorisme. Paris: La documentation Française. Rapport au ministre de l’Intérieur, Paris.
Retrieved from http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/154000455.pdf
Sommier I. (2012), « Engagement radical, désengagement et déradicalisation. Continuum et lignes de fracture », Lien social et Politiques, n° 68, p. 15-35
Bouzar, D. & Martin, M. (2016). Méthode expérimentale de déradicalisation : quelles stratégies émotionnelles et cognitives ? Pouvoirs158(3), 83. http://dx.doi.org/10.3917/pouv.158.0083
Sommier, I. (2012). Engagement radical, désengagement et déradicalisation. Continuum et lignes de fracture. Lien Social Et Politiques, (68), 15. http://dx.doi.org/10.7202/1014803ar